
Serial entrepreneur engagé depuis des années dans l’économie sociale et solidaire, dans la finance responsable et dans le partage de la valeur, Alexandre Mars, fondateur, entre autres, de Phonevalley et d’Epic, en est convaincu : «Dans un monde ultralibéral, il faut être ultrasocial». Surtout lorsque, comme il le pressent, l’IA s’apprête à rebattre les équilibres économiques et à nous contraindre à adopter d’autres modes de fonctionnement. Rencontre avec un authentique militant de l’égalité des chances, qui croit à la rentabilité autant qu’au partage, à la création de richesse autant qu’à sa nécessaire redistribution.
Comment vous définissez-vous aujourd’hui : entrepreneur, business angel, militant de l’égalité des chances, acteur engagé de l’économie sociale et solidaire... ?
Je suis un peu tout cela à la fois, mais avant tout entrepreneur. C’est là que j’ai commencé et c’est de là que tout le reste a découlé. En matière d’entrepreneuriat, quel qu’en soit le secteur, l’objectif est toujours le même : réussir. Quand j'étais jeune, cela se résumait à un nombre de zéros sur un compte, un succès économique, autrement dit une vision de l’entrepreneuriat assez étroite. Avec les années, j’ai compris que c’était aussi une capacité à répondre à un besoin et que celui-ci pouvait être social. Infinite, la dernière entreprise que j’ai créée, s’inscrit dans cette optique en permettant à des jeunes issus de milieux défavorisés d’accéder aux meilleures écoles.
Retracez-nous les grandes étapes de votre parcours entrepreneurial.
J’ai créé ma première entreprise à 17 ans, une association - Saint-Cloud Horizons - qui organisait des concerts. Puis A2X, une des premières agences web, en 1996. Après, je suis rentré dans l’univers du mobile, en créant Phonevalley en 2001 et, cinq ans plus tard, dans celui des réseaux sociaux avec Scroon… À chaque fois, je surfais sur les signaux faibles : j’écoutais et je détectais ce qui allait devenir une tendance lourde. C’est d’abord cela l'entrepreneuriat : une question de timing.
Vous vous êtes ensuite consacré à l’entrepreneuriat à impact social, avec Epic, Blisce, Infinite…
Effectivement. Ces entreprises sont toutes axées sur une certaine vision du monde de demain; sur la création de valeur et sur sa redistribution. Epic, par exemple, est une fondation qui lutte contre les inégalités. Elle a été créée en 2015 pour accompagner les entreprises qui veulent donner, sans nécessairement savoir à qui. Pour elles, on identifie les meilleures ONG et organisations qui œuvrent pour le bien commun - dans la santé mentale, la protection des femmes en Inde, l’enfance, etc. - et on ne facture pas. On crée les conditions du don. En dix ans, on s’est déployé dans 14 pays et on a permis la distribution de 100 millions d’euros. Quant à Blisce, c’est un fonds d’investissement responsable qui finance des entreprises qui ont du sens, comme Too Good To Go.
Même démarche avec Infinite et Mission M ?
Oui. Comme je l’ai dit, Infinite est une edTech sociale. Via leurs écoles, elle identifie les élèves à fort potentiel issus de familles modestes - qui pourraient intégrer une grande école mais n’en ont pas les moyens - et les amène dans les 200 meilleures écoles du monde, celles qui forment les élites, avec des prêts à taux zéro sans garant, que les élèves rembourseront ensuite pour financer le prochain jeune. Ce modèle de cercle vertueux est un système inédit. Il n’existe nulle part ailleurs. Quant à Mission M, c'est une structure qui a été créée pour faire connaître l’activité d'Infinite, d'Epic et de Blisce via des conférences et via le podcast Pause, dédié aux témoignages inspirants et à la transmission.
Au fil des ans, vous avez également investi dans Spotify, Brut, Pinterest… Quels sont vos critères ?
Ils ont évolué. Il y a dix ans, avec Spotify et Pinterest, le critère était d’être dans le monde qui se crée et se transforme. Au fil du temps, ces attendus se sont affinés. Je me suis dit que les entreprises devaient porter un message, avoir du sens, ne pas détériorer le monde de demain, tout en apportant une vraie rentabilité.
Diriez-vous que le partage constitue aujourd’hui un levier de croissance ?
Je pense que l'intelligence artificielle s’apprête à laisser beaucoup de gens sur le carreau et que cela nous oblige à envisager d’autres modes de fonctionnement économique, des rentabilités peut-être moindres mais plus pérennes. Dans un monde ultralibéral, il faut être ultrasocial. C’est pourquoi je pense que, demain, le partage devra être la norme.
Raison pour laquelle vous cherchez à favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de leaders ?
Tout à fait. Les dirigeants de demain devront être plus en phase avec la société et donc issus de milieux plus divers. Cela passe par le fait de rendre les grandes écoles plus inclusives, puisqu’elles resteront toujours un passage obligé vers les hauts postes de direction, dans la sphère économique comme en politique.
En France, le nombre de défaillances d’entreprises ne cesse de croître, à quoi imputez-vous cette hausse ?
Pas à un manque de financements publics, en tout cas. Je voyage beaucoup et je constate qu’en France on fait énormément de choses en faveur de l’entrepreneuriat. Cela explique qu’on soit le pays d’Europe qui crée le plus d’entreprises et celui où, par conséquent, on enregistre le plus grand nombre de défaillances.
Selon vous, les crises, comme celle que nous vivons actuellement et comme celle du Covid auparavant, sont-elles propices à l’entrepreneuriat ?
C’est une certitude. C’est dans ces moments-là, moins encombrés, moins concurrentiels, qu’il faut y aller. L’essentiel est de travailler à fond son étude de marché et, une fois que c’est fait, il faut saisir les opportunités.
Diriez-vous qu’avec le bon accompagnement, entreprendre est à la portée de tous ?
Je dirais surtout qu’entreprendre n’est pas une obligation morale. Ce n’est pas l’ultime objectif à atteindre pour tous. Il faut en avoir envie, se sentir capable d'encaisser beaucoup de refus, être résilient… Alors oui, je pense que c’est à la portée de beaucoup de personnes qui ne s’en croient pas capables.
Ses 3 conseils
- Se connaître pour être capable d’identifier ses limites et de dire : «ce n’est pas pour moi».
- Travailler, beaucoup. Sans cela il n’y a pas de réussite possible.
- Accepter l’échec comme faisant partie du parcours entrepreneurial. Une étape quasi incontournable.
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