
Ce sont eux qui sont visés par le gouvernement, qui souhaite endiguer la « dérive préoccupante » des arrêts maladie : les jeunes. Dans une étude menée sur trois millions de salariés du privé, le Datascope 2026 d'AXA alerte sur une augmentation des cas d'arrêt maladie chez les plus jeunes et chez les cadres. Alors que ces derniers étaient traditionnellement les moins touchés, l'absentéisme a augmenté de 8 % chez les cadres par rapport à 2024. En tout, les indemnités journalières ont coûté plus de 12 milliards d'euros à la Sécu en 2025. Sébastien Lecornu compte donc bien réformer ce système, coûte que coûte.
Mais un arrêt maladie sur deux chez les moins de 30 ans est aujourd'hui lié à la santé mentale. Qu'est-ce que cela dit de notre société ? Nous sommes allés interroger ces jeunes et ces cadres, qu'on accuse de « ne plus vouloir travailler ».
« Je leur ai dit qu’il fallait qu’ils arrêtent, ça commençait à être du harcèlement »
Marie a 26 ans et travaille comme chargée de mission en santé, en 100 % télétravail, depuis l'année dernière. À la signature, on lui avait vendu le poste comme un environnement idéal : « T'es jamais seule, tu peux solliciter n'importe qui, n'importe quand. » La réalité : son suivi se résume à deux heures de visio par semaine, qui se sont arrêtées quelques mois plus tard. Elle s'est très vite sentie isolée de l'équipe. Depuis, cette jeune cadre navigue à vue. Si elle demande de l'aide, on lui reproche son manque d'autonomie. Si elle ne demande pas, on lui reproche de ne pas aller assez loin dans ses sujets.
À la mi-année, son premier entretien annuel tourne au cauchemar. Convoquée face à sa cheffe et un membre de la direction, on lui demande de s'autoévaluer. Elle se met une moyenne de 7,5/10. « C'étaient que des sujets que je maîtrisais, pourquoi je me mettrais de mauvaises notes ? » La douche froide : eux lui mettent 2/10. « On m'a dit que je n'étais pas honnête avec moi-même. Je ne comprends pas comment ils peuvent être aussi méchants. »
Depuis cette convocation, la jeune femme angoisse dès qu'elle doit écrire un mail. Les reproches se font de plus en plus nombreux. « À un moment, je leur ai dit qu’il fallait qu’ils arrêtent, parce que pour moi, ça commençait à être du harcèlement ».
À la fin de l'année, Marie est allée voir un psychiatre : il la met sous antidépresseurs. Elle les prend quelque temps, puis arrête : « Pourquoi ce serait à moi de prendre des médicaments car le travail, ça ne va pas ? » se demande-t-elle. Il y a quelques semaines, elle a déclenché un urticaire géant, à cause du stress.
Elle songe à l'arrêt maladie. « Mais je ne peux pas ne pas travailler. Être en arrêt et ne rien faire, ce serait pire. Je sais que je devrais, je suis fatiguée, je me couche souvent à 19 h après ma journée. Mais à la base, le travail me plaît. C'est l'endroit qui est pas bon. » Son seul espoir : trouver un nouvel emploi. Elle s'est donné une limite : si elle ne le trouve pas dans les semaines à venir, elle sera « obligée de [se] mettre en arrêt pour postuler toute la journée ».
« Le dur travail n'est même pas récompensé »
L'endroit qui n'est pas le bon : c'est la même conclusion à laquelle est arrivée Nina, 28 ans, architecte d'intérieur dans une grande agence. Les heures supplémentaires non payées ? La norme, dit-elle, « sinon on peut pas espérer progresser dans le milieu ». Son agence a récemment déménagé dans le centre de Paris, pour le prestige du lieu, mais la jeune femme travaille maintenant au sous-sol. Pas de fenêtre, pas de lumière naturelle. L'hiver, elle ne voit pas un rayon de soleil. « Ça donne l'impression que l'on n'est vraiment pas importants pour eux. »
Les périodes de rendu sont extrêmement stressantes : elle y pense même le week-end. Mais malgré son travail acharné, le salaire, déjà très bas, ne bouge pas. « Avec l'inflation, chaque année on perd en pouvoir d'achat. Tout le dur travail paraît même pas être récompensé. »
Les conséquences s'accumulent : fatigue, découragement, jours de repos envahis par les pensées du travail. La peinture, sa passion, a quasiment disparu de sa vie depuis son CDI. Il lui est déjà arrivé de simuler une maladie pour décrocher quelques jours de vrai repos. Mais elle est toujours revenue : « Je ne me sens pas du tout légitime, vu l'état du monde du travail, à m'arrêter. J'ai de la chance d'avoir un emploi, et puis j'ai un prêt étudiant conséquent à payer tous les mois ».
En postulant ailleurs, elle se rend compte que le marché recrute peu, et que parfois, les conditions « paraissent pires ». Son horizon : devenir architecte free-lance, travailler de chez elle. « Mais faut encore que je me trouve des potentiels clients. »
« Les budgets, ils vont les faire tout seuls »
Lucas, lui, a franchi le pas et s'est fait arrêter un mois, pour ce qu'il pense être un burn-out. Contrôleur de gestion de 34 ans, il est arrivé en larmes chez son médecin en pleine période de budget. « J'avais beaucoup de problèmes avec ma hiérarchie, on m'a pris en porte-à-faux, on a essayé de me faire mentir… ».
Un matin, à la dernière minute, il « n'arrivait plus à aller au travail. Pour [lui], c'était du harcèlement moral. » Son médecin l'arrête deux semaines, lui prescrit un suivi psychologique. Puis prolonge : « Ça n'allait pas du tout. J'avais besoin de me reposer. »
S'il n'a pas fait de signalement officiel, l'arrêt a été un véritable échappatoire pour lui. Il avait la chance (rare) d'un maintien de salaire à 100 %. « On m'a beaucoup surmené. Je me suis dit : les budgets, les présentations, maintenant ils vont faire ça tout seuls. » À son retour au bureau, il comprend que cette entreprise « n'était pas du tout faite pour [lui]. » Un à deux mois plus tard, il changeait de travail.
(Les prénoms des témoins ont été modifiés.)



















