
«Nous vivons la fin des bisounours.» Pour Hubert Védrine, la guerre en Ukraine, la politique étrangère chinoise et l’élection de Donald Trump ont dessillé les yeux de ceux qui croyaient à la fin de l’Histoire. L’ancien secrétaire général de l’Elysée sous François Mitterrand, puis ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin sous Jacques Chirac, n’y a jamais cru, au point d’incarner la realpolitik à la française. Celle qui refuse, avec une froide lucidité, la confusion entre politique étrangère et droits de l’homme. Il a largement remanié son Dictionnaire amoureux de la géopolitique (Plon) pour en publier une nouvelle édition. En évoquant l’article sur Trump, baptisé «Impensable, mais vrai», il ajoute devant nous : «Impensable, donc impensé.» C’est ce qu’il fait dans cet entretien.
Avons-nous changé de monde avec l’élection de Donald Trump ?
C’est un tremblement de terre en Europe pour trois mondes qui se recoupent : ceux qui croyaient à la mondialisation heureuse ; le monde du multilatéralisme fondé sur la négociation ; et le monde du politiquement correct devenu woke dans sa caricature. Il y a plus de vingt ans, je disais déjà que nous étions des cousins issus de germain. Après le XXe siècle, la guerre de 1914-1918, le combat contre Hitler, puis Staline, nous voilà revenus à l’Amérique du XIXe siècle, plus la puissance du Pentagone, du dollar et de l’intelligence artificielle. On ne peut plus parler d’Occident, même s’il reste pour le moment une relation transatlantique.
Et est-ce qu’il y a une logique au trumpisme ?
Trump a une obsession : «L’Amérique est la puissance numéro un et doit le demeurer. Le reste du monde ne nous préoccupe pas mais, s’il nous menace, on va l’écraser.» Si l’on applique nos critères rationnels, ça apparaît extravagant, primaire, primitif. Il y a d’abord une logique personnelle de domination, de revanche, de despotisme et de goinfrerie. Et une logique financière qu’on sous-estime. Il voit les enjeux comme un promoteur immobilier : Panama, Groenland, Gaza. Il dit qu’il n’aime pas les guerres, c’est vrai. Il n’est pas l’homme du complexe militaro-industrieI. Il croit encore moins à la mission civilisatrice de l’Amérique, contrairement aux néoconservateurs ou aux démocrates prosélytes.
Ce n’est pas non plus un vrai pragmatique, sinon il ne se lancerait pas dans une guerre commerciale contre tous les pays qui ont un excédent sur les États-Unis. Mais il va être obligé d’arbitrer et devra tenir compte du risque d’inflation. En matière migratoire, il y a une demande populaire de verrouillage. Mais l’économie a besoin de travailleurs pour l’agriculture, l’industrie ou de bac+10 pour la tech. Dans six mois, un an, il corrigera, et reviendra à l’immigration contenue et choisie. Et à l’arrivée, on dira : «Le trumpisme, c’est ça.»
Avec le discours du vice-président J. D. Vance, est-ce la fin d’une vision partagée de la démocratie ?
Vance est plus idéologue que Trump. Et il est vraiment isolationniste. C’est le trumpisme dur, issu du prolétariat profond, qu’il a décrit dans son autobiographie, Hillbilly Elegy. Il attaque l’Europe sur la liberté d’expression au nom du premier amendement de la Constitution américaine. Et il lui reproche un abandon des valeurs chrétiennes, comme Alexandre Soljenitsyne dans le discours de Harvard en 1978. Mais les démocraties contemporaines sont menacées pour des raisons internes, bien avant Trump, avec des dirigeants qui s’épuisent à inventer des procédures consultatives pour des opinions volatiles et contradictoires au fil de l’actualité. La démocratie, c’est, comme les directives européennes, devenu de plus en plus compliqué.
Quelle est la place de l’Europe ?
Notre véritable impératif : préserver la civilisation européenne – Mozart, Molière, Dante, Shakespeare, etc., un mélange de modes de vie et d’art de vivre. C’est unique. Y compris dans sa version contemporaine, avec l’Etat providence (qu’il faut réformer, car il est devenu infinançable). Cette civilisation, créée sous les monarchies, est devenue indissociable de la démocratie. Pour autant, je ne crois pas qu’on puisse reprendre les croisades. Je recommande d’être plus rusé avec le Sud. Sinon, va-t-on être en guerre pour nos valeurs avec les Russes, les Chinois, les Iraniens, les Turcs, les Saoudiens, etc., et recoloniser le monde ? Absurde ! C’est tout le problème de l’Occident issu du christianisme et de l’appel de saint Paul : «Allez, évangélisez toutes les nations.»
Alors, que doit faire l’Europe ?
D’abord, admettre que nous sommes dans un monde compétitif et pas dans la fin de l’Histoire ou la paix universelle. Il y a une politique sociale à réinventer, mais pas en travaillant moins alors que le monde entier, Chine comprise, parle du recul de l’âge légal de départ à la retraite. Il faut aussi réinventer l’industrie. Et, en même temps, poursuivre «l’écologisation», comme on parlait «d’industrialisation» : un processus où le débat doit porter sur le rythme et les modalités.
Et il faut remettre en cause l’idéologie «sans frontiériste» pour nous protéger : de l’islamisme, du terrorisme, de la compétition commerciale injuste. Mieux maîtriser les flux migratoires, comme le fait la gauche danoise ou Mme Meloni, la présidente du conseil italien : nous avons besoin d’une immigration très bien choisie –pas celle que créent les passeurs – et d’arrêter le détournement du droit d’asile. Nous avons besoin d’un compromis historique entre les élites et les peuples, c’est-à-dire que les élites se résignent à prendre en compte une partie des demandes des peuples.
Êtes-vous inquiet ?
Ça dépend… Ce que les Européens avaient pris comme un acquis éternel est à reconstruire. La Russie était dangereuse et les erreurs américaines initiales, dans la décennie 1990, en ont fait un animal enragé, qu’il faut contenir. Il faut donc faire de l’Europe un gros porc-épic. Il me semble qu’à l’époque actuelle, il n’y a pas l’équivalent de l’engrenage incontrôlable de la guerre de 1914-1918, ni des gens qui ne savaient pas qu’ils allaient à la guerre mondiale, ni l’équivalent d’Hitler. Je ne suis pas convaincu par la rhétorique qui nous renvoie aux années 1930 ou 1950. Et pendant la guerre froide, la dissuasion a fonctionné. Il reste beaucoup de forces de rappel. En réalité, je suis plus inquiet par le retard pris dans la transition écologique car, à quatre-cinq générations de distance, la Terre peut devenir inhabitable.
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