
En moins de deux ans, l’armée française est passée d’un constat d’incapacité à la mise en service d’une munition téléopérée (MTO) offensive. Son nom de code ? Damoclès, le premier drone kamikaze «made in France» dont les forces françaises viennent d'être livrées fin 2025 après une qualification accélérée par la Direction générale de l’armement (DGA). Cela constitue une nouvelle étape importante pour l’armée française qui dispose enfin, en totale souveraineté, d’une munition téléopérée à courte portée de dernier cri.
L’origine du programme remonte à 2022, lorsque la DGA et l’Agence de l’innovation de défense ont annoncé le début du projet «Colibri», visant à identifier et dessiner le prototype, en un temps très court, pour combler une lacune capacitaire évidente. Il manquait en effet une pièce majeure dans l'arsenal français, à savoir des drones dits «kamikaze», c’est-à-dire à usage unique. La guerre en Ukraine avait en effet démontré l’impact de ces systèmes sur les champs de bataille modernes, saturant les défenses et offrant des options de frappe précises pour les forces ukrainiennes et russes.
Objectif : frapper les lignes logistiques
Le projet de drone kamikaze courte portée a été attribué au consortium KNDS France — ex-Nexter — associé à la PME toulousaine Delair, deux acteurs de l’industrie française reconnus respectivement pour l’armement terrestre et les drones aériens. Ensemble, ils ont développé le MX-10 Damoclès, un drone à décollage vertical de type quadrirotor, doté d’une portée tactique d’environ 10 km, d’une endurance de 40 minutes et d’une charge militaire de 550 grammes, suffisamment puissante pour neutraliser du personnel ou des véhicules légers tout en minimisant les dommages collatéraux.
«Le MX-10 Damocles est pensé pour frapper de l’infanterie et des véhicules faiblement protégés comme des véhicules de logistique, mais aussi pick-up, Jeep, etc.», explique Éric Monthuis, responsable marketing Munitions chez KNDS. Un atout stratégique majeur à l’heure de la guerre d’attrition. «Cela permet de maintenir l’opérateur en sécurité, à 10 km des lignes ennemies. C’était une demande opérationnelle», poursuit-il.
Le processus de développement a été aussi rapide que rare dans une industrie où l’inertie est la norme. Moins de 18 mois après l’attribution du contrat, les premières unités ont été qualifiées, produites et livrées aux services de munitions des armées, un calendrier record pour un système d’armement fonctionnel. Ce tempo a été rendu possible grâce à une expression de besoin resserrée, une utilisation de composants éprouvés, et une conduite de projet orientée vers l’efficience plutôt que la recherche de performances maximales.
«Nous avons créé une ligne de production à part entière sur notre site de la Chapelle Saint-Ursin, près de Bourges (18). Tout a été développé en interne, avec des effectifs dédiés. Nous sommes fiers de la rapidité avec laquelle les premières livraisons ont eu lieu», se félicite un cadre de KNDS.
Un prix maximum de 20 000 euros
La livraison initiale, intervenant début décembre 2025, a été officialisée le 22 janvier 2026 par le ministère des Armées. Au total, près de 460 exemplaires doivent être répartis aux unités d’ici juillet 2026, soulignant l’objectif d’une montée en puissance rapide pour incorporer ces munitions téléopérées aux unités de contact. Ce virage stratégique répond à une réelle exigence opérationnelle : les armées françaises, historiquement focalisées sur des systèmes lourds, ont jusqu’ici manqué de moyens intermédiaires permettant à une section d’infanterie ou à un peloton blindé d’engager rapidement une cible à faible ou moyenne distance sans recourir à l’artillerie ou à l’aviation. Damoclès comble ce vide, offrant une capacité de frappe autonome, lisible et déployable à partir d’une simple station au sol.
Quant à savoir le coût unitaire d'un drone kamikaze, KNDS n’a pas souhaité faire de commentaire à ce sujet. Mais son caractère "jetable" rend nécessaire une production à plus grande échelle pour lisser les coûts. Dans l'appel d’offres organisé par le ministère, un prix maximum de 20 000 euros/pièce avait été demandé aux industriels candidats au projet Colibri, histoire de coller à la référence très utilisée sur le théâtre ukrainien, le Shahed iranien (capable lui d'emporter une charge de plusieurs kilos) et dont le coût estimé avant le début de la guerre en Ukraine était de 20 000 dollars/pièce.
Au-delà de sa mission immédiate, Damoclès s’inscrit dans une vision plus large de souveraineté industrielle. Il s’insère dans la famille MATARIS de munitions téléopérées françaises — quatre systèmes destinés à couvrir des besoins tactiques divers — qui comprennent également des drones à plus longue portée. Cette stratégie vise à réduire la dépendance de la France à des fournisseurs étrangers pour des capacités désormais jugées critiques, tout en stimulant une filière nationale d’armement autonome capable de répondre aux défis technologiques du combat du futur.
Le Damoclès en quelques chiffres
10 km de portée, idéal pour frapper la logistique ennemie
40 minutes d’autonomie
550 g de charge explosive
460 exemplaires livrés aux armées d’ici juillet


















