L’expresso de Stéphanie Von Euw lui laisse un arrière-goût amer. «Je n’ai jamais digéré la facture de notre cafetière. Nous l’avons payée 160 euros, alors qu’on la trouve à 60 dans les rayons des supermarchés», fulmine la maire LR de Pontoise (Oise). Pour elle, rien ne justifie cette différence de tarif, ni les montants exorbitants que sa municipalité a dû verser pour acquérir bien d’autres fournitures, tels ce fauteuil de bureau facturé 260 euros, soit près de trois fois plus cher que dans le commerce, ou ces bottes de chantier vendues 145 euros, quatre fois leur prix constaté.

Comment l’Etat peut-il tolérer que ses mairies, ses établissements scolaires ou ses hôpitaux soient obligés de débourser plus qu’un particulier ? Surfacturation des fournisseurs, normes coûteuses, laxisme des administrations… Bienvenue dans le labyrinthe kafkaïen de la commande publique !

400 milliards d'euros par an

Acheter des stylos, des ordinateurs ou des logiciels pour la mairie, mais aussi des médicaments pour les hôpitaux, des repas pour la cantine de l’école, faire construire une médiathèque ou rénover une route par exemple, tout cela reste indispensable au bon fonctionnement du pays. Mais mises bout à bout, ces dépenses représentent en France, selon les estimations de la Cour des comptes européenne, jusqu’à 400 milliards d’euros par an, soit l’équivalent du montant total des pensions de retraite.

Las, l’Etat ne semble pas trop regardant sur la facture, qui a doublé depuis 2014. «Il n’y a pas de pilote dans l’avion», déplore Simon Uzenat, sénateur PS du Morbihan, qui a présidé une commission d’enquête sur ce sujet. Eclatée entre la Direction générale de l’offre de soins, qui se concentre sur les commandes des hôpitaux, la Direction des affaires juridiques de Bercy, qui se borne à définir la doctrine officielle, le Commissariat général au développement durable, censé vérifier que les acquisitions sont conformes à ses normes écolos, et la Direction des achats de l’Etat, qui laisse ses collectivités locales se débrouiller, la gouvernance de nos achats publics a des allures d’armée mexicaine.

Au moins cinq milliards d'euros d'économies possibles

Ce manque de coordination nous coûte cher. Voilà un peu plus de deux ans, l’Inspection générale des finances (IGF) avait déjà chiffré à 5 milliards d’euros annuels les économies réalisables pour les seules collectivités locales, rien qu’en «rationalisant et professionnalisant» leurs achats. En novembre 2024, Laurent Saint-Martin, alors ministre du Budget et des Comptes publics, avait demandé à l’IGF de proposer des mesures pour améliorer les performances des centrales d’achat publiques. On les attend toujours. Fin 2025, le ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat, David Amiel, a promis à son tour de mieux encadrer ces intermédiaires. «Une centrale d’achat doit être faite pour acheter moins cher, pas plus cher», s’est-il justifié.

A l’origine, en effet, ces organismes avaient été créés pour garantir des prix d’achat attractifs pour l’Etat et ses collectivités. Mais la promesse semble loin d'être tenue. «Les élus locaux estiment acheter 25 à 30% plus cher que les entreprises», confirme Simon Uzenat.

Comment expliquer de tels écarts ? A leur décharge, les centrales d’achat évitent à nos collectivités d’organiser elles-mêmes leurs appels d’offres. Cela leur fait gagner du temps en leur épargnant les corvées de paperasse et de longues procédures renseignées dans le Code de la commande publique, un pavé de 2 000 pages de normes indigestes. Normal donc, que ce service soit rémunéré. Encore faut-il qu’il le soit au juste prix, ce dont doutent de nombreux acheteurs. «Je dois remplacer, dans un service de santé de mon hôpital, une poubelle. Dans un magasin Action, je trouve mon bonheur pour 3,99 euros. Sur les marchés publics, c’est 176 euros. Dans quel monde peut-on justifier un tel gaspillage ?», demande l’un d’eux sur Reddit. «Pour obtenir le logiciel pédagogique qu’elle recherchait, s’étonne un autre, ma femme enseignante a dû passer par le fournisseur officiel de son rectorat. Il a coûté 33,99 euros et a été livré en huit jours ouvrés. Sur Amazon, on peut le trouver à 12,90 euros et on est livré le lendemain.»

Opacité des marges

Pour déterminer leurs prix, les quelque 70 centrales d’achat disposent chacune de leurs propres méthodes de calcul, aussi secrètes que la recette du Coca-Cola. Cette opacité fait planer le doute sur leurs pratiques. Comment expliquer, par exemple, qu’au sein d’une même centrale, les prix d’un même article puissent varier d’un client à l’autre, comme nous l’ont fait remarquer plusieurs élus ? «Une des clés de leur modèle, décrypte l’un deux, consiste à définir le prix de chaque article en considérant la commande du client de façon globale. Sur les articles les plus demandés, la centrale se contente de marges très étriquées. Sur les autres, elle fait la culbute, sans jamais se justifier.»

Les centrales d’achat se défendent de faire leur beurre sur le dos du contribuable. «Dans leur très grande majorité, nos prix sont très compétitifs», assure Jérôme Thomas, le directeur général adjoint de l’Union des groupements d’achats publics (Ugap), l’opérateur le plus important du secteur (1 600 salariés, près de 7 milliards d’euros de volume d’affaires et 500 000 références). Dans certaines catégories, comme l’électroménager, la petite informatique ou la papeterie, cet ex-inspecteur des finances reconnaît néanmoins que certains articles Ugap peuvent être plus chers que dans la grande distribution. «Mais ce sont des cas marginaux», précise-t-il. Et de décourager les tentatives de comparaisons, selon lui trompeuses. Comme pour cette chaise pliante, que sa centrale commercialise au prix public de 22,30 euros hors taxes, soit 57% plus cher que chez Ikea. Selon l’Ugap, ce tarif serait justifié par les services inclus (livraison gratuite, durée de garantie supérieure), le respect de normes de sécurité plus drastiques et… sa grande robustesse. «Cette chaise résiste aux gabarits de 190 kilos, quand le modèle Ikea rend les armes au-delà de 110 kilos», nous explique sans rire le service marketing. Pas sûr que cet argument fasse changer d’avis François Bayrou, l’ex-Premier ministre qui avait appelé de ses vœux à reformer l’Ugap l’été dernier, alors qu’il officiait encore à Matignon.

Les budgets des grands chantiers de BTP dérapent presque toujours

Régulièrement accusées de surfacturer leurs fournitures à l’Etat et ses collectivités, les centrales d’achat ne sont pas responsables, en revanche, des gâchis mirobolants opérés sur les grands chantiers de construction. «Dans le BTP, ce sont ceux qui conçoivent qui fixent leurs coûts, on marche sur la tête», tempête Matthieu Lamy, président de l’Organisme professionnel de qualification technique des économistes et coordonnateurs de la construction (OPQTECC). «Les projets à plus de 100 millions d’euros, qui totalisaient l’an dernier 145 milliards d’euros, dérapent systématiquement. Le budget initial flambe en moyenne de 20%, la faute à un cahier des charges trop flou et au non-respect des plannings.» Et cela peut parfois être plus grave, comme l’illustre la facture du CHU de Nantes, qui a triplé pour atteindre 1,2 milliard d’euros. Afin de réduire les gaspillages, l’expert soutient la proposition de loi du sénateur Jean Hingray (UDI), qui vise à imposer un économiste de la construction pour superviser les chantiers de plus de 20 millions d’euros.

Seulement 1% de nos statups accèdent aux marchés publics

L’autre talon d’Achille des achats publics, ce sont ses normes. A elle seule, la loi Egalim, qui impose au moins 20% de denrées bio et interdit la vaisselle en plastique dans les restaurants scolaires, aurait fait grimper la facture des cantines municipales de 10 à 20%, selon une note du Sénat. Outre le surcoût qu’elles engendrent, ces règles compliquent les appels d’offres. Résultat, de moins en moins d’entreprises sont capables d'y répondre. Au point que, selon la Cour des comptes européenne, de plus en plus de procédures se solderaient, sur le Vieux Continent, par une unique candidature. Leur proportion aurait quasiment doublé entre 2011 et 2021. Cette tendance, qui se poursuit en France, limite la concurrence et disqualifie presque systématiquement nos petites entreprises. C’est encore plus vrai dans le domaine du numérique, où seules 1% des start-up tricolores parviennent à se faire une place sur nos marchés publics. «L’Etat dénigre systématiquement les solutions logicielles de nos jeunes pousses», déplore Simon Uzenat. En mars, le ministère de l’Education nationale avait pourtant adressé un courrier à ses recteurs d’académie leur demandant de proscrire les logiciels «non souverains» dans les écoles. Avant, quelques jours plus tard, de signer un accord de plus de 74 millions d’euros en faveur de la suite bureautique de Microsoft…

XPN, un fiasco numérique à 257 millions d’euros

Décidément, l’Etat français a encore beaucoup de progrès à faire en informatique ! Après les flops de Sirhen, le système d'information RH défaillant de l’Education nationale (il a été abandonné en 2018, après avoir coûté 320 millions d’euros), ou encore de Louvois, l’application défectueuse de paie de nos militaires (le programme a été remplacé après leur avoir attribué quelque 573 millions d’euros de salaire en trop), c’est au tour du logiciel XPN (anciennement Scribe) de pâtir des lourdeurs bureaucratiques de notre administration et des défaillances de son prestataire, le français Capgemini. Destinée à la rédaction des procès-verbaux de la police, l’application est tellement truffée de bugs qu’elle en est devenue inutilisable, malgré une dizaine d’années de développement. Pour enregistrer un simple document au format PDF, pas moins de 17 clics sont nécessaires, rapporte notamment la Cour des comptes. Incapable par ailleurs de traiter des fichiers de plus de 5 mégaoctets, le logiciel obligeait les utilisateurs à dégrader la qualité des photos de scènes de crimes, ce qui les rendait souvent inexploitables par les magistrats. Un triste gag, qui aura coûté plus de 257 millions d’euros à la collectivité depuis le début de ses développements anarchiques, en 2016.