
La formule est du président Macron lui-même : «Il est le seul chef à faire danser les clients sur les tables» ; et à le faire à 2 500 mètres d’altitude. A 77 ans, Luc Reversade, inventeur de La Folie douce – concept unique de cabaret en plein air –, reste le premier à avoir osé croiser le monde de la montagne et celui de la fête, défiant, au passage, professionnels du secteur et contraintes réglementaires. Quarante-cinq ans plus tard, la formule a été dupliquée dans huit stations françaises, génère plus de 70 millions d’euros de chiffre d’affaires, et est sur le point d’être exportée à l’international. De quoi confirmer l’intuition de départ de son fondateur : «Passé 15 heures, les gens ont envie d’autre chose que de ski». Rencontre avec un visionnaire inspiré.
Comment vous est venue l’idée de créer La Folie douce ?
Au début des années 1970, j’avais un restaurant à Val-D'Isère. Je connaissais bien la montagne et je voyais que vers 15 heures, les gens commençaient à avoir envie d’autre chose que d’enchaîner les descentes à skis. Près d’une télécabine, il y avait un vieux refuge de 30 mètres carrés, sans eau ni toilettes. En 1981, je l’ai racheté et rebaptisé La Folie douce. J’ai commencé à y préparer de la bonne cuisine. Ça a cartonné, car personne ne proposait cela sur les pistes. Dix ans plus tard, j’ai compris qu’il fallait ajouter de la musique à la gastronomie. J’ai passé des vinyles, ça a pris tout de suite.

Au point qu’aujourd’hui il existe huit Folie douce ?
Oui. Après le succès de Val-d’Isère, j’ai emprunté et n’ai cessé de m’agrandir. J’ai dupliqué le concept à Val-Thorens, Méribel, Megève, Chamonix, Avoriaz, l’Alpe-d'Huez et aux Arcs. Il y a sept ans, j’ai été invité à l’Elysée par Emmanuel Macron qui réunissait tous les chefs étoilés. Je lui ai demandé ce que je faisais là ; Il m’a répondu : «Vous êtes le seul chef qui fait danser les clients sur les tables.» Et je le fais à 2 500 mètres d’altitude! J’ai été moniteur de ski, j’ai fait l’école hôtelière, j’ai aussi travaillé à Ibiza… L’idée de La Folie douce me vient de tout ce que j’avais appris pendant ces années : la restauration, la montagne et la fête.
Imaginer faire danser sur les pistes, il fallait quand même oser…
En réalité, je n’ai rien inventé. Dans les années 1930, à Arosa, en Suisse, les gens dansaient sur les terrasses en tenue de ski. Cela existait aussi en Italie. Je savais que j’étais dans le vrai, que la fête était un créneau porteur, inexploité en montagne. Qu'il était possible d’y faire autre chose que du sport à outrance, se lever à 8 heures et faire la fermeture des pistes. Je me suis dit qu’on pouvait faire évoluer les choses, transformer le concept de sports d'hiver en celui de vacances d'hiver en y introduisant de la bonne cuisine et de la musique.
Quelle a été la réaction des professionnels de la montagne ?
Ils m’ont tiré dessus à bout portant ! Les maires, les restaurateurs, la Compagnie des Alpes – à qui appartenaient toutes les remontées mécaniques –, ils étaient tous contre moi. Quand ils ont vu que je mettais des enceintes sur la neige, que cela attirait 1 000 personnes chaque jour, qu'on vendait de l’alcool… Cela a déclenché une levée de boucliers.

Comment êtes-vous parvenu à imposer le concept ?
Pour calmer les esprits et abaisser le niveau sonore, j’ai commencé par interdire les alcools forts et, petit à petit, La Folie douce s’est imposée dans le paysage. C’est devenu une marque qui attirait beaucoup de monde. Le Club Med avait même dit : «S’il y a une Folie douce, il faut un Club Med !» C’était devenu un marqueur qui faisait vendre de plus en plus de forfaits à Val-d'Isère. J’ai alors cessé d’être le mouton noir.
Aux résistances locales se sont ajoutées les contraintes légales ?
Le monde du sport n’était pas censé rencontrer celui de la fête. Le fait de mixer les deux a beaucoup déplu au départ, mais côté public, le concept a fonctionné instantanément. En France, on a du mal à casser les codes. Créer est un combat, surtout en altitude. La loi montagne interdit tout. On réussit à se développer malgré tout, mais les contraintes à surmonter sont innombrables ! On a inventé un modèle en luttant contre les règles imposées. Résultat, ce que j’ai conçu là est unique dans l'Hexagone.
Ce concept inédit a-t-il inspiré la concurrence ?
Beaucoup de gens cherchent à nous copier, mais notre business model est très complexe : 70% du chiffre d’affaires repose sur la restauration, 30% sur la partie cabaret. Je déteste le terme de «boîte de nuit», il ne nous correspond pas. Ici, on fait de la bonne cuisine – certains de nos chefs sont étoilés – et on crée nos spectacles de A à Z, avec loges, chorégraphes, costumiers… comme au Crazy Horse. Et depuis cette année, nous proposons des ateliers pour enfants, afin de rester fidèle à notre positionnement «famille», unique lui aussi.
Comment financez-vous votre croissance ?
On se développe à pas comptés, hors du circuit des fonds d’investissement. Je ne veux pas que notre croissance dépende du family equity, de fonds… On dépose notre argent à la banque, on emprunte, et voilà. On a ouvert huit Folie douce comme cela. En pleine saison, on totalise 800 salariés et en 2024, notre chiffre d’affaires atteignait 65 millions d’euros.
Et maintenant ?
J’ai 77 ans, j’ai donc passé la main à mes fils qui poursuivent le développement de notre concept. Entreprendre en France est compliqué, alors ils se tournent vers l’étranger. Une Folie douce va bientôt ouvrir aux Etats-Unis, dans le Montana, et une autre en Suisse, à Laax, où se trouve le plus grand snowpark du monde.
Ne craignez-vous pas que le réchauffement climatique ne vienne fragiliser votre business model ?
On parle d’ensemenser les nuages pour faire tomber la neige… Je crois en la science, je ne suis pas inquiet. Surtout, excepté à Megève, nos établissements sont situés à 2 000 mètres d’altitude. Cela signifie que pour les trente prochaines années, il n’y a pas de crainte à avoir : la neige sera au rendez-vous. On a pensé notre concept comme cela, pour être au cœur des pistes et non en station. C’est ce qui nous protège.

Ses 3 conseils
- Travailler. Trouver l’inspiration, creuser son concept, le tester, recommencer…
- Surtout ne pas copier. Inventer, ça paie plus que la copie.
- Etre entêté. Ne pas se laisser décourager, ni par les contraintes réglementaires, ni par les critiques.
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