
Crise ou pas crise, les créations d’entreprises restent soutenues en France. Selon l’Insee, elles ont battu un nouveau record l’an dernier avec près de 1,2 million de nouvelles immatriculations, en hausse de 5%, soit à peine moins bien qu’en 2024. Et parmi elles, nombre de jolies histoires entrepreneuriales entamées en binôme.
Jérémy Boué et Théo Heude en sont la parfaite illustration, eux qui, en 2019, décident de créer ensemble Hydratis, une marque spécialisée dans les pastilles d’hydratation effervescentes vendues en pharmacie. «A la base, on est amis, explique Jérémy Boué, mais cela ne suffit pas pour réussir au niveau professionnel.»
Pour vérifier leur compatibilité, tous deux ont eu recours à «un sas de pression» destiné à tester leur résistance et leur bonne entente entrepreneuriale. Le cadre choisi pour cela ? La Silicon Valley, aux Etats-Unis, «là où les rêves sont possibles», glisse Jérémy Boué. «On travaillait 24 heures sur 24 sur le projet, pendant un mois, pour voir si on pouvait faire un bout de chemin ensemble.» Le test s'avère concluant et, sept ans plus tard, leur jeune pousse cartonne, en France comme à l’étranger, avec un chiffre d'affaires 2025 de 40 millions d'euros - contre 12 millions trois ans plus tôt -, 5,5 millions de boîtes vendues et 70% de parts de marché sur le segment de l'hydratation...

Toutes les combinaisons de duos existent
Le format «amis-associés» s'impose d'ailleurs comme un classique du genre. En témoignent les succès de sociétés comme Dijo, créée il y a six ans par Anouk Le Terrier et Lisa Souloy, sur le marché des compléments alimentaires, ou la chaîne bordelaise de magasins d’informatique Cybertek, lancée il y a déjà... trente ans, par Xavier Sourroubille et Laurent Chancholle, alors en école d’ingénieur.
Mais en matière de tandems d’entrepreneurs, toutes les combinaisons existent. Les couples à la ville peuvent ainsi décider de poursuivre ensemble une aventure entrepreneuriale, à l’image d’Olivier et Sophie Lebreuilly, fondateurs des boulangeries portant le nom de Madame. Autre schéma : celui de la fratrie, comme c'est le cas avec Barthélémy et Foucauld Peuchot qui, il y a cinq ans, créent Nudj. Cette société spécialisée dans la commercialisation de recettes végétales réalisées à base du fruit tropical du jacquier est aujourd'hui en plein essor.

Oser se dire les choses
Quelle que soit la formule retenue, ces cofondateurs ont en commun une capacité à se parler franchement. Quelle est l'ambition ? Quid des pires scénarios ? Comment faire en cas de revente des parts de l'un ou l'autre ? Qui est responsable de l’opérationnel, du marketing... «A deux, on ne peut pas imposer la décision. Il faut convaincre. Cela nous pousse à avoir de meilleures idées», résume Jérémy Boué. Oser se dire les choses, celles qui flattent comme celles qui fâchent, est donc un pré-requis. «On peut être beaucoup plus direct, prendre moins de pincettes qu’avec un collaborateur lambda», confesse Raphaëlla Nolleau, pour qui des phrases telles que «Tu aurais pu mieux préparer ce rendez-vous !» ou «Tu n’as pas loupé quelque chose, là ?» font partie du quotidien. «Serial co-entrepreneuse», Cindy Vuillemain a monté deux entreprises : l'une, Greenlog, avec son mari, l'autre, Ilaya Conseil et management, avec une amie. Dans les deux cas, elle confirme : quel que soit le lien affectif, il est indispensable d'oser se parler. Quitte, parfois, à modifier le lien d'origine et à faire évoluer la relation.
Accepter les tensions
Jérémy Boué en atteste. «On était amis, on a été amis et associés. Aujourd’hui, on est davantage associés, reconnaît-il. C'est une évolution normale : le travail représente 80% de notre vie alors le business l’emporte.» Le risque : devoir faire son deuil des années d’amitié ou de réelle proximité pour gagner en efficacité partagée.
Un souci auquel Fabien Marchand-Cassagne n’a pas été confronté. Et pour cause. Sébastien Thomas et lui ne se connaissaient pas avant de débuter l’aventure de Moderato, société spécialisée dans le vin sans alcool créée en 2020. Un fonds d’investissement a joué les entremetteurs. «Si fonder une activité avec un proche semble plus confortable, aucune situation n’est idéale, estime Fabien Marchand-Chassagne. Avec un ami, si cela se passe mal, vous perdez les deux, la boîte et l’amitié. Je n’avais pas envie de créer une entreprise pour me faire des amis non plus. Manquer de recul peut être contre-productif.» Son préalable essentiel pour se lancer dans l'aventure ? Les valeurs qui, quels que soient le projet et son ambition, doivent rester communes. «Si l’un veut créer un impact fort alors que l’autre ne pense qu'au seul profit, c’est cuit», assène-t-il.
Quant à savoir si ces créations en duo sont appelées à se multiplier, Arnaud Lacan, professeur de management au sein de Kedge Business School, répond oui, sans hésiter. «Les assemblages, entre formations d’ingénieur ou de business school, sont de plus en plus fréquents, on parle de fertilisation croisée des savoirs, explique-t-il. C’est donc un bon format pour appréhender un monde complexe, si l'on est en capacité de renoncer à son ego et d’accepter la diversité des regards.»
Quid du mariage et de l’entrepreneuriat à deux ?
Lors de la création d'entreprise à deux, il n'est pas rare que l'enthousiasme des premiers temps fasse oublier les risques juridiques et, au final, financiers. Ils sont pourtant à quantifier et anticiper, au même titre que les autres paramètres du business model. En cas de mariage des cofondateurs, le régime de la communauté ne protège pas le patrimoine personnel des partenaires si l'entreprise connaît des difficultés. Aussi convient-il d’en changer et d’opter pour une mise en séparation. Mais la liquidation du régime antérieur coûte cher : 2,5% de l’actif net, plus les émoluments du notaire. Un coût qui décourage beaucoup de tandems d'entrepreneurs. L'aventure est alors à leurs risques et périls.
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