
«Vous voyez cette brosse à dents ? Elle coûte moins d’un euro, c’est la moins chère du marché. Pourtant, elle n’a pas été fabriquée en Chine, mais dans l’Oise, à Beauvais.» Quand on lui demande comment nos entreprises peuvent résister face à leurs rivales chinoises, Serge Papin dégaine du fond de sa veste cette brosse à dents bleu-blanc-rouge produite par La Brosserie française et qu’il emporte sur tous les plateaux télé. «C’est la preuve qu’une marque tricolore peut rivaliser avec l’Asie en commercialisant en masse un ustensile du quotidien», fanfaronne le ministre du Commerce.
On ne demande qu’à partager son optimisme pour le made in France à tout crin. Mais au vu du déséquilibre de notre balance commerciale avec la Chine – notre déficit a dépassé l’an dernier le cap historique des 50 milliards d’euros – on a tout de même un peu de mal à crier cocorico. Surtout quand, dans le même temps, les Etats-Unis torpillent nos exportations outre-Atlantique à coups de taxes douanières.
Le choc Chine-USA met la France et l'Europe sous pression
Certes, rien n’empêche de voir le bon côté des choses. Car après tout, l’an dernier, la France a réduit de près de 10 milliards son déficit total, à 69,2 milliards d’euros, en réalisant même un excédent de 5,3 milliards au cours du dernier trimestre, une première depuis dix ans. Notre maîtrise de l’inflation, moins élevée que chez nos voisins européens depuis la fin de la crise Covid, a contenu les hausses de salaires au bénéfice de notre compétitivité. Moins chers à produire que chez nos rivaux européens, nos biens s’exportent un peu moins mal, entraînés par nos locomotives – le fleuron de l’aéronautique Airbus, notamment. Notre parc nucléaire a aussi contribué à amortir, depuis le début du conflit russo-ukrainien, le choc sur la flambée de l’énergie, qui menaçait de plomber encore plus les charges de nos entreprises. Mais cela ne suffit pas à contenir les offensives américaines et chinoises qui asphyxient notre économie.
A l’Ouest, l’entrée en vigueur des droits de douane imposés aux pays européens par Donald Trump l’été dernier commence tout juste à produire ses effets. Lors du dernier trimestre 2025, nos ventes à destination des Etats-Unis ont nettement accusé le coup, en particulier sur nos secteurs phares des vins et spiritueux (respectivement -39 et -47%), des parfums (-25%) et de la maroquinerie (-15%). Sans desserrer leur emprise sur nos services numériques, les Américains ont profité du conflit ukrainien pour accroître notre dépendance à leur gaz et à leur pétrole. Et dans la défense, leurs avions de chasse F-35 font encore de l’ombre à nos Rafale, y compris chez la plupart de nos voisins européens.
Depuis l’Est, une vague de produits made in China déferle sur nos marchés, sans qu’on parvienne à l’endiguer. Et elle est bien plus dévastatrice qu’au début des années 2000, quand l’empire du Milieu avait fait son entrée dans l’OMC. Car le Dragon chinois ne se contente plus d’écouler ses surcapacités de production avec de la camelote bon marché, comme au début du siècle. Il déroule son rouleau compresseur dans tous les secteurs innovants, des véhicules électriques à l’intelligence artificielle, en passant par les panneaux photovoltaïques, un secteur qu’il s’est entièrement approprié en Europe grâce à ses coûts de production inférieurs de 60% à ceux de nos usines. Enfin, ce qu’il en reste.
Infliger des droits de douanes de 30% à la Chine, une bonne idée ?
«Nous devons faire face à une double crise, un tsunami commercial côté chinois et une instabilité côté américain, résumait récemment Emmanuel Macron. Il faut nous en protéger, sinon nous serons balayés.» S’en protéger, mais comment ? Face à la Chine, le Haut-Commissariat au plan suggère par exemple de dégainer des droits de douane de 30%. Une fausse bonne idée, estiment de nombreux experts. «D’une part, les droits de douane pourraient entraîner une appréciation de l’euro par rapport à la monnaie chinoise, ce qui compenserait le bénéfice espéré des taxes douanières sur notre compétitivité, souligne Sylvain Bersinger, économiste et fondateur du cabinet Bersingéco. Ensuite, beaucoup de nos industriels s’approvisionnent aussi en composants chinois pour fabriquer leurs produits. Ces droits de douane feraient donc grimper leurs coûts.»
Et puis, les droits de douane, ça se contourne. Des économistes américains ont constaté que les exportations du Mexique et du Vietnam ont bondi en direction des Etats-Unis, après que Donald Trump a surtaxé les importations de l’empire du Milieu dès son premier mandat, à partir de 2018. Selon eux, la Chine aurait déployé des usines dans ces pays pour y fabriquer des marchandises destinées au marché américain, afin d’échapper aux taxes trumpiennes.
Les limites de la diplomatie du panda
Il en va de même avec cette taxe de 2 euros que l’Italie a été la première à mettre en œuvre en Europe, le 1er janvier, pour contrer l’afflux massif de colis de moins de 150 euros importés d’autres continents. En particulier, ceux achetés sur les plateformes chinoises Temu, Shein ou AliExpress. Las, les logisticiens des aéroports italiens déplorent déjà une baisse de leur activité. Non pas parce que les Italiens achèteraient moins en Chine, mais parce que leurs colis sont d’abord acheminés vers Liège, Amsterdam ou Budapest, pour échapper à cette nouvelle taxe. Taxe que la France a elle aussi prévu de mettre en œuvre dès mars. Enfin, Xi Jinping pourrait facilement répondre du tac au tac, en nous frappant là où ça fait mal. Depuis que Bruxelles a décidé d’instaurer des droits de douane sur les véhicules électriques chinois à l’automne 2024, Pékin a riposté en s’en prenant à nos alcools, à notre viande de porc, ainsi qu’à certains de nos produits laitiers.
Alors, que faire ? Nos récentes tentatives diplomatiques se sont soldées par des flops. «De son dernier déplacement à Pékin en décembre, Emmanuel Macron a ramené deux pandas, c’est un peu maigre comme avancée, fait remarquer Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris (ICP) et directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Mais c’est hélas très révélateur du déclin de notre influence. Nous gagnerions pourtant à faire valoir nos atouts, par exemple dans la sécurité alimentaire, talon d’Achille de la Chine.»
Le dispositif anti-coercition, un bazooka économique
Espérer contrer la Chine et les Etats-Unis nécessite d’agir au niveau européen. «Contrairement à ce que beaucoup pensent encore, l’Union européenne n’est pas faible, explique Nicolas Ravailhe, avocat expert en stratégies européennes et enseignant à l’Ecole de guerre économique. Elle dispose même de plusieurs outils efficaces dans son arsenal de guerre économique.»
Mis en place en 2023, le règlement contre les subventions étrangères, par exemple, a été conçu pour freiner le dumping chinois, qui fausse la compétition. «Cette mesure avait permis dès l’année suivante d’écarter le fabricant chinois de locomotive CRRC lors d’un appel d’offres bulgare qui portait sur des trains électriques», rappelle Nicolas Ravailhe. Las, cette barrière a rarement été mise en œuvre. Pas plus que l’instrument anti-coercition, le fameux «bazooka» économique récemment évoqué par Emmanuel Macron pour répondre aux menaces des Etats-Unis sur le Groenland. Il n’a même jamais été activé. Sur le papier, il a pourtant de quoi faire réfléchir, puisqu’il peut aller jusqu’à interdire les importations en provenance d’un pays, bloquer des entreprises étrangères implantées chez nous et geler les accès à nos marchés publics, y compris dans le numérique.
Vendre la dette américaine
Avec l’Amérique, l’autre levier est financier. «Malgré leurs forces militaire et économique, les Etats-Unis ont une faiblesse : ils dépendent des autres pour payer leurs factures. L’Europe est le premier créancier de Washington», rappelait un analyste de la Deutsche Bank le 18 janvier, quand Donald Trump faisait grimper la pression sur l’Europe. Traduction de ce message indirectement adressé aux USA : se débarrasser des quelque 3 000 milliards de dette américaine entre les mains de l’Union européenne fragiliserait leur monnaie, ferait flamber leurs taux d’intérêt et chuter leur pouvoir d’achat. Le genre de sanction économique qui tomberait mal pour la Maison Blanche, à l’approche des élections de mi-mandat de novembre.
La mettre à exécution serait sans doute compliqué – la Fed, la puissante banque centrale américaine pourrait s’interposer – mais son pouvoir de dissuasion n’est pas négligeable. A condition que les 27 membres de l’UE fassent front uni. Ce qui est rarement le cas. Engager un vrai bras de fer avec les Etats-Unis ou la Chine n’est pas dans l’intérêt de tous les pays européens, surtout pour ceux qui servent de chevaux de Troie à ces deux superpuissances sur le Vieux Continent.
Les ports de Rotterdam et d'Hambourg font le jeu de Pékin
Les Pays-Bas, par exemple, perdraient beaucoup à fermer leurs frontières tant leur stratégie repose sur leurs relations commerciales avec ces deux blocs. «Le modèle hollandais est fondé sur l'importation massive de produits venant des Etats-Unis et surtout de Chine, pour les revendre ensuite dans le reste de l'Europe, explique Nicolas Ravailhes. Contrairement à la France, largement déficitaire vis-à-vis de ses voisins de l’UE, les Pays-Bas affichent ainsi un large excédent commercial sur le Vieux Continent. Le tout en captant 25% des droits de douanes perçus au nom de l’Union européenne, une vraie machine à cash pour leur service public.» Cet «effet Rotterdam» – le port par lequel transitent les marchandises – a aussi inspiré l’Allemagne qui multiplie les importations chinoises, via son port de Hambourg où le premier armateur chinois Cosco a d’ailleurs ses entrées – ce géant du transport maritime a acquis fin 2024 des parts dans l’un des trois terminaux hambourgeois.
Pour ne pas se fâcher avec Pékin, devenu son premier partenaire commercial, notre voisin d’outre-Rhin avait même voté contre la taxation européenne des autos électriques chinoises, qui menacent pourtant ses fleurons Volkswagen, BMW, Mercedes et Audi – sachant que la loi passerait quand même. Une manière de faire porter le chapeau à la France. Avec succès, puisque Xi Jinping s’est déjà vengé sur notre cognac.
Au lieu de bloquer l’empire du Milieu, l’Allemagne préfère nouer des joint-ventures et des partenariats avec ses entreprises, pour profiter de leurs technologies ou réduire ses coûts. Le tout avec la bénédiction d’Ursula von der Leyen. La présidente (allemande) de la Commission européenne vient d’ailleurs d’exempter de surtaxes le SUV Cupra Tavascan, une voiture du groupe Volkswagen... fabriquée en Chine. Un sérieux accroc aux droits de douane qu’elle avait instaurés sur les automobiles électriques made in China. Et une brèche dans laquelle les marques automobiles chinoises pourraient bien s’engouffrer.
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