Dans l’immobilier, c’est une petite musique à laquelle on s’est habitué depuis l’avènement du digital à forte dose. Elle est plus audible encore depuis que la pandémie a sévi et qu’il a fallu à la plupart des secteurs d’activité digitaliser leurs pratiques pour continuer à servir leurs clients, entreprises comme particuliers. La communauté professionnelle a eu soin de dire qu’elle avait totalement basculé dans la culture numérique… et qu’elle restait gouvernée par «l’humain» (sic). En clair, on nous a expliqué et on nous explique encore à l’envi que la machine en aucun cas ne saurait remplacer les relations humaines et l’attention de chaque instant portée à la clientèle. À la clé, un constat rassurant : les métiers de l’immobilier, spécialement ceux du logement, ne sont pas disruptables. L’arrivée de l’intelligence artificielle a relancé le débat, mais la conclusion est toujours la même, assénée avec la même certitude : aucun risque.

L’IA, au-delà de ce diagnostic de non-nocivité pour les professionnels, est parée d’une vertu supérieure : elle va tout simplifier, tout accélérer, supprimer toute pénibilité et au fond reléguer la notion d’effort sur les rayons les plus poussiéreux des bibliothèques. Elle va aussi apporter la perfection : plus de fautes, plus d’erreurs, plus d’approximation, là où nos esprits trébuchaient et se trompaient. Bref, le meilleur est devant nous. Ces discours sont doux aux oreilles des plus jeunes et plus largement des entrants dans les professions immobilières : pensez donc, de beaux métiers, complexes… enfin, qui l’étaient.

L'IA, un nirvana ?

D’ailleurs, il faut aux écoles veiller à ce que les étudiants aient encore le souci de travailler, parce que l’IA sait tout faire, un devoir dans lequel répondre à des questions du professeur, une analyse juridique ou économique, un mémoire, une thèse, tout et plus encore. La question traverse au demeurant élèves et enseignants : à quoi sert d’apprendre puisque l’IA est là, assistant infatigable et gracieux ? On a l’impression de céder à une habitude, et on n’est pas sûr qu’elle ne sera pas mise à bas. Au fond, on le croit un peu, ou beaucoup pour certains. Les établissements de formation recourent à des logiciels de détection, confisquent les téléphones portables pendant les épreuves et multiplient les contrôles oraux, pour estimer ce que vaut vraiment l’apprenant qui marche sans béquille.

Ainsi, rédiger une annonce de vente ou de location d’un bien ? L’IA. Faire une étude juridique ou fiscale approfondie pour une copropriété ou un investisseur ? L’IA. Un compte rendu de visite ? L’IA. Un exposé devant un comité d’engagement ? L’IA. Une traduction ? L’IA bien sûr. Une stratégie ? L’IA encore. C’est «le poumon» du Malade imaginaire. La réaction à toutes les interrogations, qui justifient aussi bien la fièvre que la fatigue et les nausées. «Le poumon, vous dis-je» reprennent en chœur les médecins au chevet du malade. Car c’est un peu comme si avant l’IA nous avions vécu malades, faibles en tout cas, rendu à faire tout nous-mêmes avec nos moyens tellement insignifiants. L’IA défie l’intelligence immobilière, comme si elle avait été son brouillon, son pâle brouillon. Nombreux sont celles et ceux qui se disent que les métiers de l’immobilier, comme tant d’autres sans doute, vont ressembler au nirvana : lucratifs et aisés.

Une ère d'exigence nouvelle

À ceux-là, il est temps de dire la vérité. L’IA n’est pas un outil, tel qu’il est souvent présenté, et qu’il nous suffirait de savoir bien utiliser pour travailler heureux, sans forcer notre talent. L’IA dépasse la plupart d’entre nous et nous n’avons rien vu. Les défauts qu’on lui prête encore vont disparaître, parce que l’IA apprend de l’IA et se dépasse sans cesse. Par exemple, les analyses juridiques passées au tamis des plus fins juristes immobiliers révèlent que des jurisprudences peuvent être négligées, ou que des termes peuvent être confondus : une cour à usage privatif peut être prise pour une partie privative. Soit. Question de mois pour que les scories disparaissent. Ne nous leurrons pas. Et après ? Après, il faudra que la valeur ajoutée des professionnels soit au-dessus de l’IA. Plus de place à la médiocrité. S’ouvre l’ère du discernement, et cette ère-là ne sera pas si facile. Ce sera une ère d’exigence comme les gens de l’immobilier n’en ont jamais connu. Sans compter que la  différenciation concurrentielle devra se produire elle aussi au-dessus de l’usage de l’IA : il y a fort à parier, notamment parce qu’employer l’IA va s’apprendre dans les écoles, que tous les professionnels sauront se servir de l’IA avec la même agilité.

La conséquence de la généralisation de l’IA dans l’immobilier est simple : la compétence devra être à la fois plus assurée et plus élevée pour autoriser des avis et des conseils à forte valeur ajoutée. L’esprit critique constituera le vrai trésor. L’esprit d’enquête et de responsabilité. L’esprit de la prise du risque maîtrisé. Qu’on parle d’approche technique, technologique, juridique, fiscale, patrimoniale.

Toute la formation et les services à repenser

Dans ce contexte, le rapport du corps professionnel à la formation continue va devoir évoluer. Elle est encore perçue comme une dépense plus que comme un investissement. Quant à la contribution des entreprises à la formation en alternance, elle devra également apparaître comme une façon de garantir l’avenir du renouvellement des ressources humaines, avec ou sans prime d’État. Il n’est que de voir combien les agents immobiliers et les administrateurs de biens peinent à s’accorder sur le contenu du décret d’application de la loi ALUR appelé à préciser la formation de tout collaborateur en transaction ou en gestion entrant dans la profession… Oui, un mix équilibré entre présentiel et distanciel est souhaitable. Oui, la durée doit être suffisante pour permettre la transmission d’une authentique culture générale de l’immobilier, fondée sur la connaissance élémentaire des grandes lois, sur la copropriété, les relations locatives, la réglementation des activités, l’urbanisme, la fiscalité, la lutte contre les discriminations, l’éthique et la déontologie. Sans ce socle, comment une femme ou un homme pourrait-il s’imposer à l’IA par son intelligence propre et sa capacité à comprendre une situation mieux que la machine, elle-même d’une puissance étonnante, par son aptitude à adapter une réponse à un ménage ou une entreprise… qui sans cela se contenteront de l’IA et feront l’économie du coût d’une intermédiation professionnelle ?

En somme, l’IA n’est pas la chance que beaucoup croient : elle n’est pas le gage d’un exercice paresseux des métiers de l’immobilier, mais plutôt la contrainte de l’excellence. Des professions de l’humain ? Oui, plus que jamais, et pas seulement pour mettre de la chair et de la chaleur relationnelles rassurantes dans la prestation : pour imposer la compétence supérieure. L’IA va faire accéder les professions de l’immobilier, du logement singulièrement, au statut auquel elles prétendaient sans bien en mesurer les conditions. Plus de travail, plus de réflexion, toujours plus de formation de haut niveau, ou le risque d’être dépassé et périmé par l’algorithme.