
La Fondation pour le logement des défavorisés vient de rendre public son 31e rapport sur le mal-logement et tous les indicateurs y sont au rouge. La situation des personnes fragiles s’est encore dégradée quant au logement et les chiffres sont terribles : un million de personnes n’ont pas de logement personnel, et parmi elles 350 000 vivent dans des conditions de précarité avancée ; 600 000 de nos compatriotes habitent en outre chez des tiers par obligation, incapables de survenir à la location d’un logement. Le nombre de demandeurs de HLM approche les 3 millions, dont un tiers déjà dans le parc social mais dont le logement n’est plus adapté à leur situation, que leur structure familiale ait évolué ou que la localisation de leur emploi ne soit plus la même. Le nombre des expulsions locatives a crû de façon importante.
Comment une nation comme la nôtre pourrait-elle s’accommoder de ce cancer ? Au demeurant, elle ne le fait pas et les décideurs publics n’y sont pas indifférents… Il reste que les faits sont têtus et que la politique menée n’est pas à la mesure du problème. On regrettera d’ailleurs que les révélations sur l’Abbé Pierre et le changement de nom de la Fondation éponyme affaiblissent pour l’instant la voix de cette organisation qui dérange et dit la vérité.
Insuffisance de la politique du logement pour tous
Le Président Macron arrivant aux responsabilités avait promis l’éradication pure et simple du sans abrisme et il faut reconnaître que le plan Logement d’abord a porté des fruits, entraînant l’augmentation réelle des places d’hébergement d’urgence, aujourd’hui plus de 200 000. Sauf que les besoins se sont eux-mêmes accentués, liés à des circonstances économiques et sociales plus rudes, alors que cette offre a stagné depuis 2021, comme ont régressé tous les moyens budgétaires et ont progressé tous les embarras liés à la production de l’offre traditionnelle. On se plaît à croire que le futur Chef de l’État ou la future Cheffe de l’État prenne le même engagement devant le pays et le tienne.
Sauf que ce résultat passe par deux conditions, qu’on n’identifie pas toujours. Certes, le traitement des plus démunis ressortit à un compartiment spécifique de la politique du logement, avec la nécessité de moyens budgétaires. Cette action exige aussi la mobilisation de l’initiative privée, le plus souvent emmenée par des fondations ou des associations pour des réalisations alliant fonds publics, générosité collective et savoir-faire privé : ainsi, les maisons relais doivent se multiplier dans nos villes, avec le concours d’acteurs majeurs comme Habitat et Humanisme ou encore la Fondation pour le logement des défavorisés. Pour autant, le mal-logement trouve son origine dans l’insuffisance de la politique du logement pour tous, si l’on peut la nommer ainsi.
La France face au défi du logement accessible
En effet, il n’y a qu’un pas entre la normalité résidentielle et l’exclusion. La déchéance est rapide et elle guette les plus solides. Un accident de la vie, une séparation, un décès, une maladie invalidante, un burn out, une dépression, la perte de son emploi ou simplement un passage à temps partiel obligé. Face à ces situations, le besoin d’un logement moins cher, plus abordable, s’il ne peut être satisfait, conduit au pire.
Les personnes qui sont hébergées par un tiers, qui peut être un membre de leur famille, bénéficient de la solidarité, mais leurs conditions de vie sont le plus souvent inacceptables et ils altèrent malgré eux celles de leurs hôtes. Il en va ainsi des jeunes qui sont incapables de se loger à un coût digeste pour eux et ne décohabitent pas de chez leurs parents, compromettant en outre leurs projets d’études dans une autre ville. Combien manquent également une opportunité de travail parce qu’ils ne peuvent faire face à un loyer où l’emploi leur est proposé.
La France peine à relever le défi du logement accessible, qu’on parle de production HLM (85 000 logements de plus par an, quand il en faudrait 120 000), de locatif intermédiaire on attend l’effet du dispositif Jeanbrun, sachant que les investissements dans le neuf ont baissé de l’ordre de 40 000 unités par an et de 60 000 dans l’ancien.
Une crise inquiétante
En somme, c’est d’abord l’indigence de la politique du logement au cours des dernières années, que les
décisions heureuses les plus récentes ne gommeront pas en quelques mois, qui expliquent l’ampleur du
mal logement : il faudrait que le rapport de l’ex Fondation Abbé Pierre, qui est déjà une mine d’informations qualitatives et quantitatives, nous dise la proportion de mal logés ou de sans-abri qui un an, deux ans ou cinq ans plus tôt, étaient des gens "normaux".
Pour se rassurer, l’opinion comme les décideurs imaginent que les pauvres du logement ne sont pas de leur bois. Qu’il n’y a aucune porosité entre le mal-logement et les difficultés à se loger pour les ménages qui sont dans le jeu, pourvus d’un statut économique et social honorable. Notre politique du logement, en ne veillant pas à la vigueur de l’investissement, en ne facilitant pas assez la primo accession -qui allège la demande sur les locations-, en considérant que tout allait bien pour l’essentiel des Français, a abîmé la situation de milliers de ménages, exclus du marché et contraints de solliciter les dispositifs de logement hors marché.
En soi, ce qu’il est convenu de nommer la crise du logement est inquiétante. Le pire est ailleurs : dans l’inconscience publique que l’asthénie du marché, de la construction aux locations et aux ventes, précipite des milliers de ménages chaque année dans le vide résidentiel et que bien peu peuvent s’estimer à l’abri du sans abrisme. Des futurs maires, du prochain locataire de l’Élysée, du parlement renouvelé en même temps que lui, on attend qu’ils comprennent que les exclus du logement sont les critiques vivants, quand ils le sont encore, d’une politique pour tous défaillante.
Plus jamais ça.


















