
Derrière les clichés qui entourent les « croque-morts », certaines idées reçues ont la vie dure. « On n’a jamais croqué les orteils des morts », sourit Manon Jouron, thanatopractrice indépendante. Selon elle, le terme « croque-mort » viendrait plutôt des grandes épidémies de peste, lorsque les corps étaient déplacés à l’aide de longues piques afin d’éviter tout contact direct. Une anecdote qui illustre surtout le fossé entre l’imaginaire populaire et la réalité d’un métier largement méconnu. Car derrière cette image folklorique se cache une profession extrêmement technique, exercée dans l’urgence et au contact permanent du deuil.
Le secteur reste d’ailleurs confronté à une pénurie de professionnels qualifiés. Avec le vieillissement de la population et le manque de professionnels qualifiés, le secteur funéraire continue d’offrir des perspectives d’emploi relativement stables. Selon le CIDJ, la France compte environ 1 000 thanatopracteurs seulement. En parallèle, le nombre de diplômés reste limité chaque année. « Il faut déjà savoir qu’en France, le nombre de reçus est plafonné par un numerus clausus fixé à 75 personnes maximum », explique Manon Jouron. La formation théorique est d'environ trois semaines avant un concours national particulièrement sélectif, suivies de plusieurs mois de pratique sur le terrain, notamment par le biais de stages. Dans le secteur, beaucoup rappellent d’ailleurs que « la thanatopraxie s’apprend à la main », au contact des cas réels et des situations les plus complexes.
Des revenus qui peuvent rapidement grimper
Contrairement à l’image d’un métier faiblement rémunéré, les salaires peuvent évoluer rapidement avec l’expérience et la spécialisation. Pour un débutant salarié, la rémunération tourne généralement autour de 1 700 à 2 000 euros brut par mois. Mais certains profils voient leur revenu progresser beaucoup plus vite. « Une de mes salariées avec seulement un an d’expérience est déjà à 3 000 euros brut par mois », indique Manon Jouron.
Les revenus les plus élevés concernent surtout les indépendants. « On peut facilement monter à 3 000, 4 000 voire 5 000 euros nets selon l’activité », précise la thanatopractrice. Certaines prestations spécifiques, comme les veillées funèbres organisées au domicile des familles, peuvent également être facturées plus cher, notamment en raison des déplacements et du temps de présence demandé. Le niveau de rémunération dépend alors du nombre de soins réalisés, des astreintes ou encore des charges liées à l’entreprise. Car lorsqu’ils travaillent à leur compte, les thanatopracteurs ne se limitent pas aux soins de conservation. « Il faut aussi gérer toute l’entreprise derrière : l’administratif, la comptabilité, les appels H24, les urgences, les devis, les factures ou encore les déplacements », détaille-t-elle.
« Il n’existe pas vraiment de coupure »
Ces revenus plus confortables ont toutefois un prix. Astreintes de nuit, week-ends, urgences permanentes : le rythme peut rapidement devenir éprouvant. « Il n’existe pas vraiment de coupure. Même pendant les vacances ou la nuit, le téléphone peut sonner pour une urgence », confie Manon Jouron.
Le thanatopracteur intervient après le décès pour assurer l’hygiène, la conservation et la présentation du défunt avant la présentation à la famille. Son travail consiste notamment à ralentir la décomposition du corps, réaliser certains soins techniques destinés à préserver le corps et éviter les altérations liées au décès, restaurer certains visages abîmés et redonner au défunt une apparence la plus apaisée possible grâce au maquillage mortuaire ou à l’habillage. L’objectif n’est pas de transformer la personne, mais de permettre aux proches de la reconnaître une dernière fois dans des conditions dignes.
« Certains cas peuvent être extrêmement complexes : décès traumatiques, autopsies, décomposition avancée, reconstruction faciale… Nous devons constamment nous adapter », explique-t-elle. Une réalité très éloignée de l’image froide souvent associée au métier. « Beaucoup de personnes imaginent quelque chose de “froid” ou de “macabre”, alors qu’en réalité notre travail consiste surtout à redonner aux familles la possibilité de revoir leur proche dans des conditions plus apaisées. »
Reste enfin la charge émotionnelle. Face aux suicides, aux décès violents ou aux enfants, la distance psychologique devient indispensable pour tenir sur la durée. « La difficulté, c’est de réussir à garder un équilibre entre l’empathie nécessaire pour faire ce métier correctement et la distance indispensable pour se protéger psychologiquement », conclut la thanatopractrice.



















