Après avoir alimenté tous les fantasmes, attiré un nombre record de capitaux et atteint des valorisations boursières insolentes, le secteur de l’intelligence artificielle (IA) semble revenir à la raison. «On a passé la phase d’engouement, pendant laquelle le marché montait de manière rectiligne», reconnaît Guillaume Uettwiller, gérant actions thématiques de la société de gestion CPRAM. Ce qu’il estime être une normalisation est perçue par d’autres comme le signe de l’éclatement proche d’une bulle boursière. Pour faire le tri entre inquiétudes et alarmisme, il faut analyser les fondamentaux du secteur pour s’assurer de leur robustesse.

Demande explosive, investissements pharaoniques

Les investissements massifs des mastodontes de l’IA sont, pour beaucoup, gages d’améliorations à venir. Microsoft, Nvidia, Amazon, Google, Meta et Oracle : à eux cinq, les leaders de l’IA (aussi appelés «hyperscalers») ont dépensé près de 400 milliards de dollars rien que cette année. Et tous annoncent des investissements en hausse pour l’an prochain (de 34% de plus d’après CPRAM). C’est le prix à payer pour tenter de maintenir leur leadership, suivre la demande qui explose, mais aussi obtenir les puissances de calcul toujours plus importantes, nécessaires aux nouveaux modèles d’IA.

Pour preuve, les data centers gigantesques, surpuissants et très onéreux, que seuls peuvent se payer les gros groupes de la tech (30 milliards de dollars pour celui de Meta, 38 milliards pour celui d’Oracle et OpenAI, 20 milliards prévus pour Elon Musk…). Le cabinet de conseil McKinsey prévoit que ces investissements atteignent 5 200 milliards de dollars d’ici 2030. Et comme ces infrastructures sont très énergivores, la production d’électricité locale devra suivre…Ce qui n’est pas assuré.

«Personne ne paie le vrai prix de l’IA aujourd’hui»

Cette course aux investissements a un coût d’autant plus élevé qu’en parallèle, la pression financière s’accroît sur les entreprises. D’un côté, les leaders commencent à arriver au bout de leurs réserves. «Jusqu’à présent, ils finançaient leurs investissements essentiellement de manière organique grâce à leurs autres activités mais cela leur devient de moins en moins possible et certains prévoient déjà de s’endetter», souligne Guillaume Uettwiller.

D’autant que, de l’autre côté, les investisseurs commencent à s’impatienter. Au-delà des rumeurs persistantes de bulle boursière, ils s’inquiètent surtout de la rentabilité des modèles développés, dont beaucoup, comme ChatGPT, proposent des versions gratuites au grand public. «Personne ne paie le vrai prix de l’IA générative aujourd’hui car les hyperscalers et les acteurs chinois ont la même stratégie : asphyxier le marché avant de les relever, avertit Jacques-Aurélien Marcireau, co-responsable actions de la société de gestion Edmond de Rothschild AM. Aucun d’entre eux n’a intérêt à le faire maintenant car cela leur ferait perdre des clients au profit de la concurrence.» D’après lui, les utilisateurs ne connaîtront le vrai prix de l’IA que «d’ici 4 à 5 ans». Guillaume Uettwiller confirme que la monétisation des outils grand public n’est pas facile. A titre d’exemple, seuls 5% des utilisateurs d’OpenAI ont basculé vers un abonnement payant. Mais il tempère : «Se focaliser uniquement sur la monétisation des modèles maintenant revient à regarder l’arbre qui cache la forêt. Le marché est en excès de demande, nous ne sommes pas dans une phase de bulle». Le gérant invite aussi à considérer davantage les gains de productivité… Sujet pourtant encore débattu.

Après l'emballement, l'âge de raison ?

Le média financier L’Agefi relevait récemment deux études, du MIT Nanda et de Harvard Business Review (HBR), qui les remettaient même en question. La première concluait que 95% des entreprises utilisatrices d’IA n’en tirent aucun gain mesurable, la seconde que 40% du travail produit par intelligence artificielle serait de piètre qualité. «Il faut laisser le temps aux projets d’émerger, modère Guillaume Uettwiller. Dans beaucoup de cas, les entreprises sont confrontées à des difficultés de formation et aux risques de cybersécurité. Calculer les gains réels est d’autant plus compliqué que les usages sont très divers».

A défaut d’avoir définitivement rassuré sur sa rentabilité et ses gains de productivité, l’IA semble surtout pouvoir, à ce stade, s’enorgueillir d’une demande exponentielle. Son ruissellement sur une multitude de secteurs d’activité distingue ses envolées boursières de la bulle Internet des années 2000, à laquelle le secteur est très souvent comparé. Maintenant que l’emballement des investisseurs semble se modérer, le marché peut entrer dans une ère plus raisonnable et sans doute plus cruciale