
Ce n’est pas parce que vous avez une centrale nucléaire à moins de 10 kilomètres de votre future usine que vous êtes certain d’avoir du courant. Il faut se raccorder au réseau, obtenir des capacités, négocier des tarifs… Le groupe aéronautique Safran peut en témoigner, lui qui a planché pendant près de cinq ans sur l’emplacement de son prochain site de production de freins carbone pour avion, avant de jeter son dévolu sur la zone d’activité de Saint-Vulbas (01), non loin de la centrale du Bugey et de ses quatre réacteurs de 900 MWe.
Ceux-ci couvrent déjà 40% des besoins électriques de la région Auvergne-Rhône-Alpes. «Nous avions identifié avant le Covid qu’il nous faudrait un nouveau site pour accompagner la croissance du transport aérien. Seulement, l’analyse a pris du temps car nous avions des écarts de coûts, notamment sur l’énergie, qui peuvent tripler ou quadrupler entre l’Europe et les Etats-Unis, à cause de contraintes européennes qui indexent l’électricité sur le prix du gaz, par exemple», détaille Jean-Michel Hillion, le directeur de la division roues et freins de Safran Landing Systems.Cet ingénieur en électronique, qui a passé quelques années à Seattle pour surveiller les pièces livrées à Boeing, en connaît un rayon en matière de forces et de friction.
Le blocage
Au-delà des lourdeurs administratives, l’attractivité française en matière d’implantation industrielle, en particulier pour les usines électro-intensives, n’est pas sans soulever des difficultés. Les prix de l’électricité s’envolent et freinent des décisions stratégiques, comme pour Safran, qui a mis des années pour se décider à réinvestir en France.
Avec les trois usines de freins que compte Safran dans la monde – Villeurbanne (69), Walton aux Etats-Unis et Sendayan en Malaisie –, les équipes de Jean-Michel Hillion assurent la production des freins de 12 500 avions commerciaux dans le monde, ce qui en fait le leader mondial avec 56% du marché, devant son principal compétiteur, l’américain Collins Aerospace. «C’est une production très technologique, qui consomme beaucoup d’énergie puisqu'on extrait le carbone du gaz lors d'un processus qui dure de six à huit semaines. Finalement, cela donne des disques de freins qu’il faut remplacer régulièrement avec l’usure», indique Jean-Michel Hillion, qui précise que la facture électrique pèse à elle seule pour 25% des coûts de fabrication d’un frein carbone.
Particularité de cette activité aéronautique, Safran ne vend pas ses freins à l’unité, comme on le ferait pour une voiture, mais commercialise un contrat de maintenance qui accompagne les compagnies aériennes sur la durée. Les avions fraîchement sortis de chez Boeing ou Airbus reçoivent ainsi «gratuitement» les freins des trains d’atterrissage, Safran se rémunérant sur tout le cycle de vie de l’avion.

Safran, qui équipe 12 500 avions dans le monde en frein carbone, cherchait à ouvrir une quatrième usine dédiée, après celles de Villeurbanne, Walton aux Etats-Unis et de Sendayan en Malaisie.
450 millions d’euros d’investissement pour le futur site de production
Il s’agit donc d’une activité de temps très long où les décisions stratégiques d’implantation donnent lieu à des phases d’étude poussées pour s’assurer de maîtriser les coûts dans la durée. Et c’est cette visibilité à long terme qui, semble-t-il, a fait pencher la balance du conseil d’administration de Safran l’été dernier, au moment de décider où le groupe aéronautique allait poser ses valises. «C’était dans l’Oregon que l’électricité était la moins chère. Le Québec était aussi bien placé avec une énergie 100% hydroélectrique», précise le dirigeant qui n’a jamais fermé la porte à la possibilité de réinvestir en France.
Mais les discussions avec EDF, RTE (gestionnaire du réseau) et les acteurs locaux susceptibles d’accueillir Safran ont duré des mois. La région Auvergne-Rhône-Alpes avait ainsi promis 16 millions d’euros d’aide à l’implantation, un million de plus que ce que mettra également l’Etat pour accompagner Safran sur ce projet, et couper l’herbe sous le pied aux potentiels sites étudiés à l’étranger. Avec cette trentaine de millions d’euros de subventions, «sur les dernières offres, nous étions dans des valeurs analogues à ce que l’on pouvait obtenir au Canada. Pour les Etats-Unis, ils ne nous offraient pas assez de visibilité à long terme sur les prix de l’électricité. Pour un investissement de 40 ans, nous avons besoin d’y voir clair», précise Jean-Michel Hillion.
Avec ce projet d’usine de 30 000 mètres carrés à 450 millions d’euros d’investissement, et une entrée en service prévue pour 2030, Safran ne devait pas se rater. Encore fallait-il s’accorder sur un bon prix avec EDF et s’assurer d’avoir une énergie décarbonée. En faisant jouer la concurrence internationale, Safran a mis la pression sur l’Etat français, jusqu’à l’Elysée, où on voyait d’un mauvais œil un fleuron tricolore bouder l’Hexagone alors qu’Emmanuel Macron a fait de l’attractivité du pays une boussole de sa politique.

Pour fabriquer les freins en carbone des avions, le processus dure 6 à 8 semaines. Le coût énergétique pèse pour 25% du prix final du produit.
Des négociations entre Safran et EDF pour fixer le prix de l'énergie
C’est pourquoi l’exécutif a lui-même enjoint les équipes du nouveau PDG d'EDF, Bernard Fontana, nommé en 2025 en remplacement de Luc Rémont, à faire les efforts nécessaires sur le plan commercial, alors que le mécanisme de l’Arenh (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique), qui garantissait jusqu’à présent un prix de 42 euros/MWh aux entreprises électro-intensives, a disparu au 1er janvier 2026.
EDF étant désormais libre de fixer ses prix comme bon lui semble, il a fallu négocier, et Safran a finalement obtenu un tarif compétitif. Avec, certes, une certaine variabilité dans le temps puisque le contrat est découpé en plusieurs tranches, mais, en moyenne, Safran devrait pouvoir compter sur un prix d’environ 55 euros/MWh dans le cadre ce futur Contrat d’allocation de production nucléaire (CAPN) proposé par EDF. Ces derniers mois, l'électricien a ainsi signé une demi-douzaine d’accords de ce type avec des groupes industriels très énergivores, leur garantissant, souvent pour 10 ans, un accès privilégié à une électricité décarbonée. Seulement, vu la tension de la demande sur le réseau électrique français, il n’y aura pas de CAPN pour tout le monde. Premier arrivé, premier branché !
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