
Fuir. Ou faire face. Pour Philippe d’Ornano, ce dernier choix est fait depuis longtemps. Mais maintenir une ligne de conduite fondée sur la fabrication française, la transmission et le temps long demande une vigilance constante, et davantage encore dans un environnement de plus en plus contraint. Cette stratégie héritée de ses parents, Hubert et Isabelle d’Ornano, fondateurs de Sisley en 1976, sur la base d’un modèle associant croissance maîtrisée, autonomie capitalistique et intégration industrielle.
Une indépendance qui permet à l’entreprise d’inscrire chaque décision dans une vision de long terme. Résultat : Sisley est devenu un fleuron français de la cosmétique, une entreprise de taille intermédiaire (ETI) dont le chiffre d’affaires a doublé tous les cinq à six ans, et un déploiement international qui compte, aujourd’hui, un réseau de 33 filiales couvrant 100 pays.
Héritier d’une dynastie familiale quasi centenaire dans la cosmétique, Philippe d’Ornano perpétue cette chaîne de valeur intégrée, avec une production à 95% sur le territoire et des investissements industriels massifs pour soutenir une croissance ancrée dans le tissu productif national. Deux nouveaux sites verront ainsi le jour d’ici 2027 à Saint-Ouen-l’Aumône (95) et Vendôme (41), pour un total de 130 millions d’euros investis. «Ce nouvel outil industriel a pour objectif d’accompagner le développement du groupe dans le cadre du plan stratégique qui prévoit un doublement de nos productions d’ici 2030.»
Le blocage
Le poids de la fiscalité fragilise les entreprises françaises par rapport à leurs homologues européennes. Entravées par des impôts de production pénalisants et par le coût du travail à forte valeur ajoutée, peu incitatif pour l’emploi et l’investissement, elles évoluent dans un cadre peu compétitif. C’est tout le tissu industriel français qui est en péril.

Sisley suit une ligne constante
Sisley, c’est aussi une fidélité sans faille à son positionnement : une cosmétique premium fondée sur l'innovation, et une science des plantes développée bien avant que le naturel ne devienne une norme du marché. Cette approche de produits coûteux à formuler et à industrialiser garantit un niveau de qualité qui fait la réputation de Sisley. Les gammes iconiques comme Sisleÿa, véritable pilier du soin anti-âge haut de gamme, sont renforcées régulièrement, à l’image du dernier lancement en date : le sérum Essentiel Longévité.
Fruit de plusieurs années de recherche, il incarne la capacité de la marque à faire évoluer ses formules. Ce qui n’empêche pas Sisley d’innover ni de capter l’air du temps, comme avec Neuraé, lancée en 2024 et pensée autour des neurosciences, ou Hair Rituel by Sisley, devenue une référence sur le segment du soin capillaire. Des réussites à contre-courant d’un environnement dominé par le court terme.
Une fiscalité qui bride l’investissement selon Philippe d’Ornano
Ce que Philippe d’Ornano défend quotidiennement chez Sisley, il l’incarne publiquement à travers le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (Meti), l'organisation patronale qu’il copréside. A ce titre, il a pris la parole à plusieurs reprises à l’occasion du débat sur le projet de loi de finances, pour alerter sur les effets d’un alourdissement fiscal sur les entreprises productives. En France, le cadre demeure, selon lui, peu incitatif pour les sociétés qui produisent localement. La pression fiscale s’avère plus forte qu’ailleurs en Europe, avec deux points de blocage majeurs : les impôts de production et le coût du travail qualifié.
«Les chefs d’entreprise membres du Meti sont perplexes, parfois furieux, mais surtout inquiets pour leurs structures et leurs salariés, nous confie Philippe d’Ornano. Malgré la situation très dégradée des finances publiques, la France pourrait assez rapidement rétablir la situation économique pour autant qu'elle prenne les bonnes mesures : favoriser la compétitivité et l'activité des entreprises qui produisent et travaillent en France, c'est augmenter l’assiette fiscale et cela rapporte à la collectivité.»
Sans cela, avertit-il, de nombreuses ETI risquent de disparaître, ou de transférer leur fabrication à l’étranger. «Les ETI françaises ont besoin de conditions équitables de compétitivité pour se développer correctement au sein de l'espace européen, sinon elles péricliteront, seront vendues ou iront produire ailleurs. Il faut faire le pari de l'activité, la seule sortie par le haut de la situation dans laquelle se trouve l'économie française», précise t-il.
Si Philippe d’Ornano se montre aussi actif dans le débat public, c’est aussi parce qu’il voit dans les ETI un maillon stratégique du tissu économique. Résilientes, elles investissent régulièrement, forment leurs salariés et font souvent le choix de rester ancrées dans les territoires. Elles ne surréagissent pas aux crises. Autrement dit : ce sont des acteurs de stabilité économique, à condition de ne pas les fragiliser inutilement.

Ce que les ETI réclament
Aux yeux du Meti, les entreprises de taille intermédiaire restent pénalisées par une fiscalité nettement plus lourde qu’ailleurs en Europe. L’organisation plaide pour un réalignement compétitif avec les standards européens, nécessaire au renforcement de l’activité industrielle, dans un cadre jugé soutenable pour les finances publiques. Cinq leviers sont identifiés : - Poursuivre l’ajustement fiscal en allégeant les charges sur la production. Le montant supplémentaire que représentent les quelque 250 taxes de production en France, et qui reposent en particulier sur les PME et les ETI, est de 35 milliards d’euros. - Réduire le coût et les charges qui pèsent sur le travail qualifié pour encourager une économie dite « des bons salaires ». - Apporter une réponse durable à la question du coût de l’énergie, devenue un facteur majeur d’instabilité pour les industriels. - Simplifier le cadre réglementaire, alourdi par des nouvelles sur-réglementations qui ne s'appliqueraient qu'aux entreprises qui produisent en Europe. - Anticiper la transmission des ETI afin de les maintenir sur le territoire dans des conditions favorables.
La beauté, un secteur clé sous tension
Si le cadre national n’offre pas les conditions les plus favorables, la conjoncture internationale éprouve également les exportations avec l'accumulation de vents contraires : ralentissement de l’activité généralisé, hausse des droits de douane, fluctuations monétaires. Un contexte mondial chahuté pour une industrie stratégique de l’économie française. Les chiffres de la Fédération des entreprises de la beauté (FEBEA) sont là pour le rappeler : en 2024, les exportations de produits cosmétiques ont atteint un niveau record de 22,5 milliards d’euros, en progression de 6,8%, malgré cet environnement international incertain.
Ce dynamisme permet au secteur de se hisser au deuxième rang des contributeurs à la balance commerciale française, juste derrière l’aéronautique et devant les vins et spiritueux. «Ma famille travaille dans les cosmétiques depuis presque cent ans et a participé avec d’autres à construire la réputation de la marque France dans ce domaine. Le pays est leader mondial, mais aucune situation n’est jamais acquise», rappelle Philippe d’Ornano.
Une affirmation d’autant plus d'actualité que, selon la FEBEA, les exportations de cosmétiques français vers les États-Unis ont baissé de 25% cette année, sous l’effet conjugué des droits de douane et d’un dollar affaibli. Et Sisley, qu’il dirige depuis plus de dix ans, en est un exemple. Cette année, sa croissance marque une pause : le chiffre d’affaires est proche du milliard d’euros, mais ne progresse pas, pénalisé notamment par le ralentissement de l’économie chinoise et de son marché cosmétique de plus en plus promotionnel.
«Nous devons être attentifs à maintenir nos standards de distribution sélective, basés sur un conseil et un service de qualité», souligne le dirigeant. La Chine n’explique pas tout. «Depuis cinq ans, le monde est sur une ligne de crête, hésitant à rester ouvert ou à se fermer, constate Philippe d’Ornano. Tensions guerrières, mesures protectionnistes et droits de douane, sans parler de l’affaiblissement des monnaies face à un euro surévalué : autant de nouvelles inquiétantes pour les entreprises qui vendent dans le monde entier.» Or Sisley réalise plus de 90% de son chiffre d’affaires à l’export. Rester compétitif ne se joue plus seulement à l’international, mais aussi à domicile.
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