
Depuis quelques mois, il flotte comme une petite musique antipatrons en France : ils abuseraient des aides publiques tout en ne payant pas assez d’impôts. Bref, il suffirait de les taxer plus pour résoudre les problèmes budgétaires. Face à ce qu’ils considèrent comme une menace pour la survie même de leur entreprise, de plus en plus de dirigeants élèvent la voix, à l’image de Virginie Calmels. Fondatrice d’une start-up dans l’éducation (Futurae) il y a six ans, elle préside aussi un réseau de 500 PME et ETI en forte croissance, après avoir connu par le passé des postes de direction dans de grands groupes (Canal+, Endemol) mais aussi en politique (au sein des Républicains).
Les critiques contre les entreprises ne datent pas d’hier. Pourquoi élever davantage la voix aujourd’hui ?
Virginie Calmels : Il est vrai que les chefs d’entreprise sont plutôt adeptes de l’adage «Pour vivre heureux, vivons cachés». Le problème, c’est que ce n’est plus tenable vu la gravité de la situation dans le pays. Face à l’ampleur des déficits et le poids de la dette, la seule solution que les politiques proposent, c’est d’augmenter les impôts des sociétés et de leurs dirigeants, alors que nous vivons déjà dans le pays taxant le plus au sein de l’OCDE. Au lieu de réduire les dépenses et de mieux gérer l’argent des contribuables, on préfère taper sur les patrons. C’est plus facile.
On vous rétorquera que vous bénéficiez d’aides publiques conséquentes…
Oui, mais elles existent parce qu’il y a beaucoup trop de charges et qu’il fallait bien trouver des solutions pour que les entreprises restent compétitives face à la concurrence étrangère. Bref, on taxe, on taxe, et après on crée des niches fiscales et des exemptions, sous la pression de tel ou tel lobby. Cela n’a pas de sens. On ferait mieux de supprimer ces aides tout en baissant significativement les impôts et les charges des entreprises. Cela serait plus simple et plus lisible. Hormis les cabinets de conseil en subventions publiques, tout le monde serait content !
Il y a aussi des critiques sur le niveau des impôts payés par les patrons au regard de leur richesse…
Dans ce genre de réflexion, il flotte souvent un parfum de jalousie. Que des gens fraudent ou profitent abusivement, sans doute. A l’Etat d’agir. Ce n’est pas une raison pour stigmatiser les dirigeants en les traitant de "tous pourris". C’est inacceptable et dangereux. On ne peut pas instiller l’idée qu’il y a, d’un côté, des méchants patrons et, de l’autre, des gentils salariés. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à améliorer, au contraire. D’ailleurs, à CroissancePlus, nous militons pour un meilleur partage de la valeur dans les sociétés avec le développement de l’actionnariat salarié. Tout ce qui peut permettre aux gens de voir le fruit de leur travail récompensé est utile. Aucune solution permettant de gagner plus ne doit être réservée à une élite.
Par exemple ?
Voyez les retraites par capitalisation pour les salariés du privé. C’est presque un gros mot en France. La menace d’une mainmise de notre système de pensions par de grandes sociétés d’investissement est tout de suite soulevée. Pourtant, les fonctionnaires en bénéficient depuis longtemps avec l’ERAFP (Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique) et la Préfon, et ils ne s’en plaignent pas. De même, pouvoir investir directement dans des entreprises devrait être encouragé.
Vous dénoncez aussi l’instabilité politique et budgétaire qui nuirait à l’activité. Pourtant, la croissance a été meilleure que prévu en 2025…
Avec moins de 1% ! Je ne suis pas sûre qu’il faille se réjouir d’un résultat un peu moins mauvais que des prévisions modestes. Cela dit, les entreprises ont su faire preuve de résilience en gérant au cordeau. Mais ne pas savoir pendant des mois à quelle sauce fiscale vous allez être mangé reste un sérieux handicap. Difficile d’embaucher ou d’investir sereinement.
Sur quoi risque de déboucher ce ras-le bol ?
Si vous pensez exil fiscal, cela sera sûrement marginal. En revanche, bien des patrons de PME pourraient en avoir assez d’être dénigrés en permanence et songer à vendre plus tôt que prévu. Par ailleurs, les jeunes qui ont envie de se lancer seront de plus en plus tentés de le faire à l’étranger. Ce serait une perte dramatique d’emplois et de richesses pour le pays. Comment voulez-vous après cela maintenir notre modèle social ? Tout le monde y tient, mais personne ne dit comment il est financé. Ce n’est pas grâce à l’Etat, mais grâce à l’activité des entreprises.
Qu’attendez-vous des politiques désormais ?
Nous allons continuer à marteler que surtaxer sans réformer ne servira à rien. Serons-nous entendus ? Le niveau en économie de nos députés est parfois inquiétant. Cela n’aide pas à faire passer les messages. A gauche, la tendance probusiness qui existait au sein du parti socialiste n’a plus beaucoup cours. Et, même à droite, on ne se bouscule pas pour nous soutenir. Il faut remettre au centre des débats l’importance du travail et de sa juste rémunération. Un patron seul ne fera jamais rien, c’est vrai. Mais un salarié seul, non plus.
Bio express
1971 - Naissance à Talence (Gironde)
1993 - Diplômée de l’ESC Toulouse
1999 – Diplôme d’expertise-comptable et de commissaire aux comptes
2002 – DG déléguée de Canal+
2007 – PDG d’Endemol France puis DG déléguée monde en 2012
2014 – Première adjointe au maire de Bordeaux
2020 – Création de CVEducation (école Futurae sur les métiers du numérique)
2025 – Elue présidente de CroissancePlus
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