
Une chasse aux seniors, selon les employés. Chez Maaf Assurances (groupe Covéa), les licenciements se multiplient : leur nombre est passé de 56 en 2020 à 105 en 2022 (sur un total de 7 407 salariés, hors contrats suspendus et alternants), d’après le bilan social 2023 de l’entreprise, repris par la CGT dans une communication publique d’avril de la même année. Et une grande partie d’entre eux semble concerner des salariés seniors (par leur âge et/ou leur ancienneté au sein de l’entreprise), au vu des nombreux témoignages reçus par Capital. Pourtant sans aucun passif disciplinaire pendant leurs dizaines d’années travaillées à la Maaf, tous auraient été licenciés pour faute (grave ou simple) du jour au lendemain. «Pour la plupart des grandes entreprises comme la Maaf, ce modus operandi est un moyen de licencier facilement et à peu de frais des managers intermédiaires», nous expliquait en février dernier l’avocat de Victor*, qui a décidé, comme tous les autres témoins, d'attaque l'entreprise en justice pour licenciement abusif.
Ancien responsable commercial territorial dans le Sud de la France, Victor a été licencié pour faute grave courant 2022. La raison ? Un management jugé toxique et délétère à la suite d’une enquête interne menée contre lui à partir des témoignages de certains de ses collaborateurs. Des accusations infondées selon l’ancien salarié, qui estime avoir été viré car il était dans le viseur de sa nouvelle n+1.
Plus de 300 000 euros de condamnation pour licenciement sans cause réelle et sérieuse
Et les prud’hommes viennent de lui donner raison. Dans un jugement rendu en juillet dernier, que Capital a pu consulter, le conseil estime en effet qu’«aucun élément précis» n’est apporté au dossier par l’employeur pour prouver les présumés méfaits de son ancien responsable commercial territorial et qu’il est dès lors permis de «douter (...) de la véracité des faits, de leur date, de leur importance». Les prud’hommes ont donc condamné la marque du groupe Covéa à lui verser plus de 192 000 euros net d’indemnité légale de licenciement et 125 000 euros net de dommages et intérêts pour licenciement dépourvu de cause réelle et sérieuse.
Quelques mois avant lui, Sylvia*, ancienne chargée d’affaires pour la Maaf, a elle aussi obtenu gain de cause devant les prud’hommes. Accusée de fraude sur note de frais (elle aurait triché sur ses frais kilométriques pour un montant inférieur à 700 euros), elle a été licenciée pour faute simple en 2022, après 29 ans passés dans l’entreprise. «J’ai été licenciée du jour au lendemain pour un faux motif alors que je n’avais jamais eu aucun problème auparavant. C’est traumatisant», témoigne-t-elle. «Ce dossier est très choquant, abonde Jean Iglesis, son avocat. Quand il y a une faute, il y a de manière générale un avertissement qui précède le licenciement ou alors on demande simplement de rectifier les choses. Là, ils ont cherché à se séparer d’elle directement. Et les propos avancés par l’entreprise sont violents : ils l’accusent d’être une voleuse.» Estimant que «la volonté de fraude mentionnée (par l’employeur, NDLR) n’est pas démontrée», les prud’hommes ont condamné, en avril dernier, la Maaf à verser à son ancienne salariée 15 000 euros net de dommages et intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse.
De son côté, l’entreprise nie toute volonté de vouloir se séparer intentionnellement de ses salariés seniors. «Les deux décisions de justice auxquelles il est fait référence concernent deux situations individuelles sans aucun lien. L’une concerne un licenciement pour fraude, l’autre un licenciement pour carences managériales. Dans les deux cas, Maaf a fait appel de ces décisions de première instance», nous indique le groupe Covéa. Si ce dernier réfute tout lien entre les cas de Victor et de Sylvia, ce type d’affaires semble pourtant s’être multiplié ces dernières années - et notamment en 2022 -, au vu des nombreux témoignages reçus par Capital. Côté managers (directeurs d’agence, responsables régionaux, managers de proximité), ce serait leur comportement qui serait mis en cause pour justifier leur licenciement. Côté commerciaux (chargés d’affaires, conseillers clientèle…), ce serait généralement pour fraude à la note de frais que la Maaf les incrimine.
Des dossiers à chaque fois «montés de toutes pièces», selon les salariés
Mais quel que soit le motif invoqué, ces anciens salariés de la Maaf sont persuadés qu’il « s’agit de dossiers montés de toutes pièces», comme nous l’explique Cassandra*, licenciée pour faute grave fin 2022 après une vingtaine d’années d’expérience dans l’entreprise et dont l’audience aux prud’hommes est prévue fin 2024. Juste après avoir été promue directrice d’agence à la demande de ses supérieurs hiérarchiques, elle a été accusée de harcèlement et de management délétère, comme Victor. «Je n’avais pourtant jamais eu aucun problème au sein de l’entreprise auparavant et j’ai toujours eu la reconnaissance de tout le monde», assure celle qui affirme avoir vécu une «véritable descente aux enfers» à cause de ce licenciement soudain. «Comme ils n’ont rien sur notre travail, ils nous attaquent sur l’aspect comportemental», complète Leïla*, licenciée courant 2023 alors qu’elle occupait un poste de manager de proximité, et elle aussi accusée de comportement toxique.
Même constat pour Romain*, dont le contrat de travail a pris fin en 2022, peu avant de franchir la barre des 60 ans. Régulièrement promu et muté, il occupait le poste de responsable régional au moment de son licenciement. «En 30 ans de Maaf, je n’ai eu aucun avertissement, aucune sanction, j’ai même eu des courriers de félicitations», affirme-t-il. Ce qui n’aurait pourtant pas empêché l’ouverture d’une enquête interne conduisant, selon lui, sa direction à l’accuser d’ingérence et de méthodes de management entraînant la dégradation des conditions de travail de ses collaborateurs, puis à le licencier.
Fabien*, ancien directeur d’agence avec plus de 20 ans de travail au sein de la Maaf à son actif, considère lui aussi que son ancien employeur a monté un dossier «étonnant et grossier» contre lui, «à partir de témoignages mensongers de plusieurs collaborateurs». Accusé de propos racistes et de harcèlement, il a lui aussi été licencié fin 2022. En cours de procédure aux prud’hommes, il est persuadé qu’il s’agit d’une véritable «stratégie» de la part du groupe qui «fait tout pour faire partir les managers et les conseillers les plus âgés et/ou là depuis plusieurs années». Et lorsqu’à ce critère d’âge s’ajoute celui de l’état physique, le résultat est encore plus violent. «J’ai reçu un courrier de convocation à un entretien préalable au licenciement un jour après que ma hiérarchie a appris que j’étais passée en invalidité», soutient Marwa*, ancienne conseillère d’une cinquantaine d’années et licenciée pour faute simple. Le motif qui aurait été avancé par sa direction : elle aurait agressé une collègue lors d’un échange au sujet de l’un de ses clients. «Je n’ai jamais menacé ma collègue. Et comment aurais-je pu l’agresser physiquement alors que je peux à peine bouger ?»
D’anciens commerciaux accusés d’avoir trafiqué certains chiffres
Bernard* affirme également très mal vivre son licenciement par l’entreprise. Ancien chargé d’affaires, il aurait été accusé, après 30 ans passés à la Maaf, d’avoir triché pour gonfler ses chiffres de ventes et donc sa rémunération variable, mais aussi d’avoir fait passer en frais de déplacement professionnel un trajet réalisé à titre personnel. Il a été licencié pour ces motifs en juillet dernier. «Je n’ai eu qu’un employeur, je suis un bébé Maaf. Donc quand on vous accuse faussement du jour au lendemain de tout ça, c’est compliqué à vivre. Ça dégoûte», décrit-il.
Toujours côté commerciaux, Françoise*, ancienne conseillère clientèle avec plus de 20 ans d’ancienneté, aurait, comme Sylvia, été accusée de fraude sur note de frais l’an dernier après avoir indiqué une mauvaise date pour un déplacement réalisé dans le cadre professionnel. Le trajet ayant coûté… 2,70 euros. La Maaf lui aurait alors laissé un choix : si elle n’acceptait pas tout de suite une rétrogradation, elle était licenciée, selon son témoignage. Le hic, c’est que dans le cadre de son nouveau poste, l’entreprise lui aurait demandé d’être disponible pour se rendre jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres de chez elle, mais aussi de travailler le samedi. Or pour des raisons de santé, Françoise ne pouvait travailler qu’à mi-temps. Le médecin du travail l’a alors déclarée inapte et elle a été licenciée pour ce motif début 2024. «Ils m’ont détruite, d’autant plus avec mon état de santé», déclare-t-elle. Comme Françoise, de nombreux anciens salariés de la Maaf attendent le verdict des prud’hommes, qui doit tomber dans les tout prochains jours pour certains.
* Les prénoms ont été modifiés. Pour garantir davantage l’anonymat de nos témoins, nous avons fait le choix de ne citer aucune ville et donc de ne pas permettre d’identifier plus précisément les agences concernées.
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