Longtemps, beaucoup de salariés ont pensé qu’il suffisait d’être compétent, efficace et sérieux pour gravir les échelons en entreprise. Pourtant, dans les grandes organisations modernes, la réalité est souvent bien différente. Les collaborateurs les plus performants ne sont pas toujours ceux qui obtiennent les promotions les plus rapides. À compétences égales, ceux qui savent rendre leur travail visible disposent désormais d’un avantage décisif.

Une évolution accélérée par le télétravail, l’hyperconnexion et l’importance croissante du « personal branding professionnel », comprendre l’image professionnelle que l’on construit autour de soi. Cette nouvelle culture de la “visibilité stratégique” pousse de nombreux salariés à apprendre un exercice parfois inconfortable : parler de leurs réussites sans tomber dans l’arrogance. Car il ne s’agit plus simplement de bien travailler, mais aussi de faire savoir ce que l’on apporte à l’entreprise.

Les salariés compétents ne sont pas toujours ceux qui évoluent le plus vite

Pour Corinne Samama, cofondatrice du cabinet Resonance Coaching et coach de dirigeants et managers, cette compétence est devenue incontournable : « Aujourd’hui, il faut autant savoir communiquer sur son travail que bien travailler. Mais pas n’importe comment. » Pour beaucoup de cadres, le constat est frustrant : malgré de bons résultats, les promotions n’arrivent pas toujours. Et selon Corinne Samama, ce phénomène n’a rien de nouveau.  Cela n’a jamais vraiment été le cas. Beaucoup de gens très compétents dans leur domaine, qui remplissent parfaitement leurs objectifs, n’obtiennent pourtant pas la promotion espérée », explique-t-elle.

Plus les responsabilités augmentent, plus les critères d’évaluation dépassent la simple maîtrise technique. « Les raisons données pour ne pas promouvoir tournent souvent autour des mêmes arguments : “pas la posture suffisante”, “ne s’impose pas assez”, “n’embarque pas assez”, “pas assez politique” », détaille la coach. En d’autres termes, les entreprises évaluent désormais autant la capacité d’influence, de leadership et de visibilité que les résultats eux-mêmes.

Pourquoi la « visibilité stratégique » est devenue essentielle

Dans des organisations de plus en plus complexes, rester visible est devenu un véritable défi. « Les flux d’information sont beaucoup plus nombreux qu’auparavant. C’est compliqué d’être visible ou entendu, on est vite anonymisé », observe Corinne Samama. Autrefois, un manager pouvait facilement suivre le travail de son équipe au quotidien. Aujourd’hui, avec les projets transversaux, les équipes hybrides et le télétravail, beaucoup de réussites passent inaperçues.

« Il faut sacrément avoir foi en son n+1 pour qu’il assure notre visibilité et qu’il nous donne la reconnaissance attendue. Certains managers jouent le jeu très bien, d’autres beaucoup moins. Il vaut mieux alors assurer sa propre communication », estime-t-elle. Cette visibilité devient aussi cruciale dans un contexte de concurrence accrue entre salariés. « La personne qui saura se mettre en avant à bon escient, à compétence égale, aura un avantage compétitif certain », affirme Corinne Samama.

Le télétravail a renforcé le risque d’invisibilité

Le développement du travail à distance a profondément modifié les dynamiques de carrière. « Oui, c’est évident. Le télétravail est un vrai risque d’invisibilité », tranche la coach. Les jeunes salariés sont particulièrement exposés. Moins présents physiquement, moins intégrés dans les réseaux informels de l’entreprise, ils peinent parfois à faire reconnaître leur contribution. « Ce sont les plus jeunes en télétravail qui souffrent le plus d’invisibilité et risquent le plus gros en termes de non-promotion », confirme Corinne Samama.

Les échanges spontanés à la machine à café, les discussions après réunion ou les moments de visibilité informels jouent encore un rôle important dans la perception managériale. À distance, il devient donc nécessaire de structurer davantage sa communication professionnelle : partager ses avancées, valoriser ses résultats ou prendre la parole plus régulièrement.

LinkedIn est devenu un outil de carrière incontournable

La visibilité ne se joue plus uniquement en interne. Les réseaux sociaux professionnels occupent désormais une place centrale dans les trajectoires de carrière. « LinkedIn est devenu un faire-valoir incontournable. C’est l’outil que les recruteurs et même les RH en interne consultent en premier », souligne Corinne Samama. Pour la coach, il est désormais indispensable de travailler son employabilité en continu, même lorsque l’on est satisfait de son poste actuel.

« Je conseille de mettre en avant son track record (l’historique de performances, c’est-à-dire montrer concrètement ce qu’on a accompli dans sa carrière, ndlr) en permanence », explique-t-elle. Car lorsque survient une réorganisation, un licenciement ou une envie de mobilité, beaucoup de salariés comprennent qu’ils ont négligé leur réseau et leur image professionnelle pendant des années. « Souvent, lorsqu’une personne veut ou est obligée de trouver un autre emploi, la question du branding personnel n’a pas été assez prise en considération en amont », observe Corinne Samama.

Elle nuance toutefois cette course permanente à la visibilité. « LinkedIn est devenu un réseau d’autopromotion permanente et est en train de perdre sa vocation initiale d’échange de contenu qualitatif. Lorsque tout le monde fait son autopromotion, parfois de manière grotesque, à quelles informations peut-on vraiment se fier ? », regrette-t-elle.

Comment parler de ses réussites sans paraître arrogant ?

C’est l’une des principales difficultés pour de nombreux salariés : réussir à valoriser son travail sans donner l’impression de se vanter. Pour Corinne Samama, tout repose sur la posture adoptée. « Valoriser son travail sans être arrogant est un art subtil : tout est dans la posture basse versus la posture haute. » La “posture haute”, centrée sur le “moi je”, devient rapidement contre-productive. « On n’a pas envie de travailler avec quelqu’un de prétentieux et centré sur sa personne », résume-t-elle.

À l’inverse, la “posture basse” consiste à mettre en avant les faits, les résultats et les difficultés surmontées, sans chercher à forcer l’admiration. « Il faut parler de la success-story elle-même plutôt que de soi, énoncer des faits et des achievements qui démontrent la réussite par eux-mêmes, invoquer le challenge collectif plutôt que la réussite individuelle quand il y a lieu, remercier les autres, exprimer sa gratitude ou sa fierté », conseille la coach. Selon elle, l’objectif n’est pas d’impressionner artificiellement, mais de laisser les résultats produire leur effet. « Ce n’est pas à moi de faire “wow”, c’est à l’autre de faire “wow” avec les informations que je lui donne. »

Les profils introvertis ne sont pas condamnés

Contrairement à une idée largement répandue, les personnalités discrètes ne sont pas forcément pénalisées dans cette culture de la visibilité. « Au contraire, si leur parole est rare, quand elle a lieu, elle est d’or », estime Corinne Samama. Les profils introvertis bénéficient souvent d’une parole plus crédible précisément parce qu’ils ne cherchent pas constamment à occuper l’espace.

Mais ils doivent malgré tout accepter de sortir ponctuellement de leur zone de confort pour mettre en avant certains succès. « Ce sont souvent ces gens-là qui récoltent le plus de crédit lorsqu’ils s’expriment tant on sait la valeur de leur parole », souligne-t-elle.

Pourquoi les femmes ont encore plus de mal à se mettre en avant

Corinne Samama constate également un écart persistant entre hommes et femmes dans la manière de communiquer sur leurs réussites professionnelles. « La majorité des coachings de femmes que je fais consiste à les aider à se mettre bien davantage en avant », explique-t-elle. D’après elle, beaucoup de femmes préfèrent mettre en lumière leur équipe ou la mission accomplie plutôt que leur propre contribution. « Beaucoup se disqualifient même dans la course à la promotion car elles n’ont pas envie de jouer à ce jeu-là », observe la coach.

À l’inverse, les hommes seraient globalement plus à l’aise avec les mécanismes d’autopromotion professionnelle. Pour autant, apprendre à se rendre visible ne signifie pas devenir prétentieux. « Se mettre en avant, ce n’est pas jouer au vantard ou ressembler aux personnes qui nous agacent », insiste Corinne Samama. « On peut le faire avec intelligence, justesse, équilibre et humilité » conclut-elle. Et dans le monde du travail actuel, cette capacité devient presque indispensable pour évoluer durablement.