
Il aura suffi d'une mission lunaire et d'une introduction en Bourse annoncée comme «historique» pour réveiller une thématique d'investissement que les marchés avaient quelque peu délaissée. Le programme américain Artemis relance la course à la Lune, tandis que SpaceX, la société spatiale d'Elon Musk, s'apprête à décoller en Bourse avec, en ligne de mire, une entrée rapide au Nasdaq, la place américaine des valeurs de croissance. Et pour une fois, les géants européens de l'aéronautique et du spatial ne sont pas complètement dans la lune : Airbus, le français Thales et l'italien Leonardo officialisent un projet de fusion dans le domaine spatial, baptisé Bromo.
Il n’en faut pas plus pour que les petits investisseurs se passionnent pour l'espace. «C'est le sujet qui arrive en tête des envies de nos clients», confirme Thomas Perret, fondateur de la fintech Mon Petit Placement. De leur côté, les gestionnaires de fortune comme la banque Lombard Odier considèrent désormais le secteur spatial comme un axe d’investissement majeur, au même titre que la santé, la défense, l’énergie ou la cybersécurité. La thèse haussière s'appuie sur des projections des plus alléchantes.
Dans une étude récente, le Forum économique mondial et le cabinet McKinsey estiment que le marché spatial mondial pourrait passer de 630 milliards de dollars en 2023 à 1 800 milliards en 2035, soit une croissance de 9% par an, bien au-dessus de celle du du PIB mondial. Même ordre de grandeur du côté de la banque d'affaires américaine Morgan Stanley, l'une des premières à avoir avancé un chiffre de référence, 1 100 milliards de dollars en 2040, et qui, en janvier dernier, s'est dite très optimiste sur les perspectives du secteur.
Un secteur déjà bien valorisé
Le problème, c'est que les marchés n'ont pas attendu pour prendre position. Et pas qu'un peu. «On est vraiment sur un secteur qui fait penser aux pires bulles spéculatives, portées par des particuliers enthousiastes, bien plus que par les fondamentaux des entreprises», prévient Matéis Mouflet, analyste chez le courtier XTB. L'exemple qui fâche : le constructeur de fusées et de lanceurs Rocket Lab pèse près de 50 milliards de dollars en Bourse, pour environ 600 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2025 et une perte nette annuelle proche de 200 millions.
Autrement dit, les investisseurs paient une action valorisée plus de 60 fois le chiffre d'affaires, alors que l'entreprise perd de l'argent. Les premiers bénéfices ne sont pas attendus avant 2027 ou 2028, et le constat vaut pour la quasi-totalité des pure players cotés, ces entreprises entièrement dédiées au spatial. Des valorisations boursières comprises entre 20 et 100 fois le chiffre d'affaires, et des cours qui ont parfois triplé en un an. De quoi réveiller le souvenir, peu rassurant, de la bulle Internet du début des années 2000.
Roni Michaly, président de Galilée Asset Management, se montre plus optimiste. Sa société de gestion a élaboré ses propres indices thématiques propriétaires, baptisés ITG, chacun regroupant les 50 valeurs les plus représentatives. Sur l'exploration spatiale, l'indice a été transformé en produit structuré, un placement qui verse des coupons réguliers en échange d'une exposition à un indice. Il offre aujourd'hui un rendement compris entre 9 et 11% par an, porté par la volatilité du secteur. «L'exploration spatiale a été la plus performante de nos 25 thématiques sur les deux dernières années», indique-t-il.
Deux catalyseurs pour 2026
Deux événements vont cristalliser l'attention des investisseurs cette année. Le premier est l'introduction en Bourse de SpaceX. Selon Reuters, la société d'Elon Musk vise une valorisation de 2 000 milliards de dollars pour une levée de fonds d'environ 75 milliards, ce qui en ferait la plus grosse introduction en Bourse de l'histoire. En juin est prévue une tournée de présentation aux investisseurs, mais aussi, fait nouveau, aux petits épargnants. Jusqu'à 30% des actions leur seraient réservées, contre 5 à 10% dans une opération classique.
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Le Nasdaq a même modifié ses règles pour permettre à SpaceX d'entrer dans son indice principal seulement quinze jours après son arrivée sur le marché. «Avec 30% de particuliers, qui ne sont généralement pas les plus regardants sur les fondamentaux, le risque d'emballement est réel», avertit Matéis Mouflet. L'analyste rappelle qu'après les fortes hausses des premiers jours, une introduction en Bourse affiche souvent de moins bonnes performances que son secteur, de -25 à -30% en moyenne sur les trois premières années, quelle que soit la qualité de l'entreprise.
Le second catalyseur est européen. Fin 2025, Airbus, Leonardo et Thales ont signé un protocole d'accord pour fusionner leurs activités satellitaires au sein d'une entité commune, baptisée projet Bromo. À la clé : 6,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires, 25 000 salariés et un siège à Toulouse (31). Airbus détiendrait 35% du nouvel ensemble, Leonardo et Thales en contrôleraient 32,5 % chacun. L'ambition est claire : constituer un champion européen capable de rivaliser avec les américains SpaceX, Lockheed Martin et Amazon Leo (anciennement Kuiper). Selon Antoine Fraysse-Soulier, analyste de marché chez le courtier eToro, «les bénéfices concrets ne se matérialiseront pas avant 2027-2028, le temps que Bruxelles valide l'opération.»
Reste à savoir comment jouer la thématique (lire ci-dessous). Quel que soit le véhicule retenu, la prudence reste de mise. «L'investisseur doit comprendre qu'il embarque dans des montagnes russes», prévient Matéis Mouflet. Les gérants thématiques eux-mêmes recommandent de ne pas investir plus de 10% du portefeuille dans le spatial. Une règle simple dans un secteur où, désormais, le récit compte plus que les chiffres.
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